Chaque jour, un sujet qui compte, décortiqué en trois scénarios chiffrés, avec une probabilité pour chacun. Jamais figée : elle évolue si la situation change.
Samedi culture française · Musique & intelligence artificielle
❓ Alors que plus de la moitié des nouveaux titres envoyés chaque jour à Deezer sont désormais entièrement composés par une IA, et que la loi censée protéger les artistes est bloquée à l'Assemblée nationale, la musique faite par des humains peut-elle encore résister ?
Chaque jour, environ 90 000 morceaux entièrement composés par une intelligence artificielle arrivent sur Deezer, la plateforme de streaming musical française. Fin juillet 2026, ces titres « 100 % IA » représentaient plus de la moitié des nouveaux envois quotidiens sur la plateforme, contre 39 % en janvier. Créés en quelques secondes avec des outils comme Suno ou Udio, ces morceaux n'impliquent ni musicien, ni compositeur, ni studio.
L'enjeu : les artistes humains — chanteurs, musiciens, compositeurs — veulent être payés quand leurs chansons servent à entraîner ces IA, et ne pas voir leurs revenus de streaming dilués par des titres artificiels. En face, des entreprises comme Suno espèrent construire un marché mondial de la musique générée par IA estimé à 6,4 milliards d'euros d'ici 2028, selon une étude commandée par la Sacem et son équivalent allemand, la Gema. Deux visions s'affrontent : la musique comme création protégée, ou comme matière première libre à exploiter.
Techniquement, rien n'empêche ces IA de fonctionner : elles ont été entraînées sur des millions de chansons existantes, souvent sans autorisation ni paiement. La Sacem, qui gère les droits de 96 millions d'œuvres en France, s'y est officiellement opposée dès octobre 2023 — mais s'opposer sur le papier n'empêche pas l'entraînement d'avoir déjà eu lieu. Résultat : une industrie qui grandit plus vite que les règles censées l'encadrer, et près de 75 % des artistes-interprètes qui s'inquiètent de l'impact de l'IA sur leur métier, selon une enquête de l'Adami menée auprès de 940 d'entre eux.
Ce qui rend la suite incertaine, c'est que la justice et la loi avancent en ordre dispersé. Le 31 juillet 2026 — la veille de cette édition —, un tribunal de Munich a donné raison à la Gema contre Suno : une première victoire juridique européenne pour les artistes, mais Suno peut encore faire appel. En France, la loi de la « présomption d'utilisation », qui inverserait la charge de la preuve en obligeant l'IA à démontrer qu'elle n'a pas utilisé une œuvre, a été votée à l'unanimité au Sénat en avril — puis bloquée depuis le 11 juin à l'Assemblée nationale : des député·es du groupe macroniste Ensemble pour la République ont déposé plus de 100 amendements sur un texte d'un seul article, repoussant tout vote à une prochaine niche parlementaire, en fin d'année 2026 au plus tôt.
Entre une justice qui commence à trancher en faveur des artistes, une loi française bloquée par une poignée de député·es, et un flot de musique IA qui continue de grossir chaque mois, l'équilibre peut basculer dans plusieurs directions très différentes selon ce qui l'emporte en premier — d'où trois scénarios bien distincts pour la suite.
Titres 100 % IA envoyés chaque jour à Deezer≈ 90 000/jour ▲ contre 60 000 en janvier 2026
Marché mondial de la musique générée par IA (prévision 2028)6,4 Md€ ▲ étude Sacem & Gema
Favorable, stable ou dégradé
Loi qui passe, statu quo prolongé ou flot d'IA incontrôlé : quel avenir pour la musique humaine ?
Favorable
20%
Peu probable
🎻 La loi passe, les artistes sont payés
Après la victoire de la Gema contre Suno en Allemagne, la pression pousse enfin les député·es du groupe Ensemble pour la République à laisser voter la loi de présomption d'utilisation, lors de la niche parlementaire de fin d'année. La Sacem obtient dans la foulée des accords de licence avec les plus grosses IA musicales, comme elle l'a déjà fait avec les plateformes de streaming classiques. C'est le scénario le moins probable des trois : il suppose que la même poignée de député·es qui a bloqué le texte en juin change d'avis, ou qu'une décision de justice française aille aussi vite qu'en Allemagne — rien de tout cela n'est acquis aujourd'hui, contrairement au scénario stable qui ne demande aucun changement de cap.
Indicateurs touchés
Loi « présomption d'utilisation » : adoptée définitivement d'ici fin 2026, contre un blocage en cours depuis juin.
Accords de licence entre la Sacem et des plateformes d'IA musicale : au moins un accord signé, contre aucun à ce jour.
Part des streams IA démonétisés pour fraude sur des plateformes comme Deezer : maintenue au-dessus de 80 %, empêchant toute dilution des revenus des artistes humains.
Ordres de grandeur indicatifs, pas des prévisions garanties.
Concrètement en France
Les artistes et compositeurs français touchent enfin une part des revenus générés par l'IA entraînée sur leurs œuvres, sans voir leurs streams dilués par des titres artificiels. → Plutôt favorable pour la France.
Stable
45%
Probable
⚖️ Ni loi ni chaos, un flou qui dure
La loi française reste bloquée, ou n'est adoptée que dans une version édulcorée sans vrai pouvoir de contrainte ; en Allemagne, Suno fait appel et le dossier traîne des mois sans effet immédiat en France. Les plateformes comme Deezer continuent de limiter les dégâts en détectant et démonétisant l'essentiel des streams frauduleux, mais sans qu'un vrai marché de licence se mette en place. C'est le scénario le plus probable des trois : il prolonge simplement le rapport de force actuel, sans exiger ni le sursaut politique du scénario favorable, ni l'effondrement des filtres anti-fraude du scénario dégradé.
Indicateurs touchés
Loi « présomption d'utilisation » : toujours pas votée en séance publique d'ici fin 2026, ou adoptée sans les moyens de l'appliquer.
Titres 100 % IA envoyés chaque jour aux plateformes de streaming : poursuite de la hausse actuelle, de l'ordre de +5 % à +15 % sur un an, sans rupture.
Part des streams IA démonétisés pour fraude : stable autour de 80-85 %, comme aujourd'hui sur Deezer.
Ordres de grandeur indicatifs, pas des prévisions garanties.
Concrètement en France
Aucun grand changement dans l'immédiat pour les artistes français : ni protection nouvelle, ni effondrement des revenus, mais une incertitude qui pèse sur les investissements dans la musique enregistrée. → Neutre pour la France, mais un climat qui reste tendu.
Dégradé
35%
Probable
🌊 Le flot d'IA submerge la musique humaine
La loi française meurt purement et simplement, faute d'une nouvelle fenêtre parlementaire ; Suno gagne son appel en Allemagne ou contourne le jugement en changeant sa manière d'entraîner ses modèles ; le volume de titres IA — déjà 90 000 par jour sur Deezer fin juillet — continue de croître plus vite que les outils de détection ne peuvent filtrer. Plus probable que le scénario favorable, car l'obstruction politique observée en juin et la croissance rapide du marché de l'IA musicale vont clairement dans ce sens ; mais moins probable que le scénario stable, qui ne suppose pas que les filtres anti-fraude actuels, plutôt efficaces jusqu'ici, se fassent déborder.
Indicateurs touchés
Titres 100 % IA envoyés chaque jour aux plateformes de streaming : dépassement des 150 000/jour, contre 90 000 fin juillet 2026 (ordre de grandeur indicatif ; pas de précédent comparable, la trajectoire n'ayant fait qu'accélérer depuis janvier).
Part des streams IA démonétisés pour fraude : recul sous 60 %, signe que davantage de titres IA passent les filtres et captent de vrais revenus de streaming.
Revenus de streaming des artistes et compositeurs humains en France sur les segments les plus exposés (musique d'ambiance, playlists algorithmiques) : recul estimé de -5 % à -15 %, sans précédent comparable à cette échelle.
Ordres de grandeur indicatifs, pas des prévisions garanties.
Concrètement en France
Une partie des revenus de streaming des artistes et compositeurs français rognée par des titres IA anonymes, et un secteur musical qui investit moins dans les nouveaux talents. → Plutôt défavorable pour la France.
Pour ceux qui découvrent le sujet
Petit lexique
Sacem
Société qui collecte et redistribue les droits d'auteur des compositeurs et auteurs de musique en France.
Gema
Équivalent allemand de la Sacem, qui gère les droits d'auteur des compositeurs et auteurs en Allemagne.
Suno
Entreprise américaine derrière l'un des outils les plus utilisés pour générer des chansons complètes avec l'intelligence artificielle.
Udio
Autre plateforme américaine de génération de musique par IA, elle aussi visée par des procès de maisons de disques.
Présomption d'utilisation
Principe juridique proposé qui inverserait la charge de la preuve : ce serait à l'IA de prouver qu'elle n'a pas utilisé une œuvre, et non à l'artiste de le démontrer.
Niche parlementaire
Journée réservée à l'Assemblée nationale pendant laquelle un groupe politique choisit lui-même les textes qui seront débattus.
Chaque jour, un sondage sur notre canal Telegram : vote pour le scénario que tu juges le plus probable avant même de découvrir les vraies probabilités ci-dessus.