Chaque jour, un sujet qui compte, décortiqué en trois scénarios chiffrés, avec une probabilité pour chacun. Jamais figée : elle évolue si la situation change.
Vendredi sciences · Google, symbole du bras de fer antitrust
❓ Après avoir perdu deux procès antitrust d'affilée sur son moteur de recherche et sa régie publicitaire, Google va-t-il être vraiment démantelé, ou les géants de la tech vont-ils une fois de plus absorber le choc sans rien changer à leur pouvoir réel ?
Alphabet (la maison mère de Google), Apple, Microsoft, Amazon, Meta et Nvidia : à elles seules, ces six entreprises américaines pèsent aujourd'hui plus de 22 000 milliards de dollars en Bourse (capitalisation boursière*) — davantage que le produit intérieur brut cumulé de la France, de l'Allemagne, du Japon et du Royaume-Uni réunis. Depuis plusieurs années, la justice américaine — le ministère de la Justice (DOJ*) et l'autorité de la concurrence (FTC*) — multiplie les procès antitrust* contre ces géants, leur reprochant d'avoir bâti des monopoles* illégaux plutôt que d'avoir simplement bien réussi.
Le dossier le plus avancé est celui de Google. En août 2024, un juge fédéral a jugé que l'entreprise maintenait illégalement son monopole sur la recherche en ligne (environ 90 % du marché) grâce à des contrats d'exclusivité avec Apple et Samsung, qui font de Google le moteur par défaut sur la quasi-totalité des téléphones. Le juge a refusé d'obliger Google à vendre son navigateur Chrome, mais lui impose, depuis le 3 février 2026, de partager certaines données de recherche avec ses concurrents. Google conteste cette décision en appel depuis janvier, tandis que le DOJ et 38 États réclament au contraire des sanctions plus dures, dont la vente forcée de Chrome.
Deuxième front, encore plus lourd de conséquences : en avril 2025, une autre juge a estimé que Google avait aussi monopolisé la publicité en ligne, en verrouillant à la fois l'outil que les sites utilisent pour vendre leurs espaces publicitaires et la place de marché (AdX*) où ces espaces s'échangent. Le ministère de la Justice réclame la vente forcée d'AdX — ce serait le premier vrai démantèlement d'un géant de la tech depuis Microsoft au début des années 2000. Mais la juge, qui a plusieurs fois exprimé ses doutes sur la faisabilité d'un tel démantèlement, n'avait toujours pas tranché au 7 août, plus de quatre mois après le délai qu'elle s'était elle-même fixé.
Ce bras de fer ne concerne pas que Google. En novembre 2025, Meta a au contraire remporté son procès antitrust : la justice a estimé que ses rachats d'Instagram et WhatsApp, il y a plus de dix ans, ne créaient pas de monopole illégal aujourd'hui, notamment face à la concurrence de TikTok. Amazon doit de son côté être jugé par la FTC pour des pratiques similaires sur sa marketplace, un procès plusieurs fois repoussé. Le sort de Google est donc regardé comme un test décisif : s'il l'emporte en appel, il pourrait décourager pour des années toute nouvelle procédure contre Big Tech.
L'issue reste ouverte pour une raison simple : la justice américaine avait déjà jugé Microsoft coupable d'abus de position dominante en 2000, avant qu'un appel ne réduise la sanction à de simples engagements de comportement, sans jamais démanteler l'entreprise. Les deux juges chargées des dossiers Google ont toutes les deux publiquement exprimé leurs doutes sur la solidité d'une vente forcée face à des remèdes plus souples, plus faciles à faire appliquer mais aussi plus faciles à contourner — c'est cet écart entre verdicts de culpabilité déjà acquis et sanctions encore incertaines qui ouvre la porte à trois trajectoires bien différentes plutôt qu'à un seul dénouement écrit d'avance.
Capitalisation cumulée d'Alphabet, Apple, Microsoft, Amazon, Meta et Nvidia~22 300 Md$ ▲ record historique, procès inclus
Part de marché de Google sur la recherche en ligne~90 % ▼ contestée en justice depuis 2024
Favorable, stable ou dégradé
Démantèlement, statu quo ou victoire de Big Tech ?
Ce qu'on évalue
Est-ce que les procès antitrust contre Google vont vraiment déboucher sur un démantèlement effectif d'ici fin 2027, s'enliser pendant des années d'appels sans changement concret sur le terrain, ou les tribunaux vont-ils progressivement redonner l'avantage à Big Tech et vider ces procès de leur portée ?
Favorable
20%
Peu probable
🔨 Google est vraiment démantelé
Dans ce scénario, la juge chargée du dossier publicitaire tranche enfin en faveur d'une vente forcée d'AdX plutôt que de simples engagements de conduite, et la Cour d'appel confirme ce choix en rejetant le recours de Google. Côté recherche, le partage de données déjà en vigueur depuis février s'accompagne d'une obligation supplémentaire, obtenue par le DOJ en appel : la cession de Chrome. Pour la première fois depuis Microsoft il y a vingt-cinq ans, un géant de la tech perd un vrai morceau de son empire. C'est le scénario le moins probable des trois : les deux juges concernées ont déjà, à plusieurs reprises, exprimé leur scepticisme sur la faisabilité d'un démantèlement, et la victoire nette de Meta en novembre 2025 montre que les tribunaux américains hésitent de plus en plus à aller jusque-là.
Indicateurs touchés
AdX (régie publicitaire de Google) : vente forcée ordonnée et confirmée en appel d'ici fin 2027 (aujourd'hui : propriété à 100 % de Google).
Chrome : cession imposée en appel, en plus du partage de données déjà en vigueur depuis février 2026.
Capitalisation boursière d'Alphabet (~4 550 Md$ début août 2026) : recul de l'ordre de -10 à -15 % à l'annonce, sans effondrement durable.
Ordres de grandeur indicatifs, pas des prévisions garanties.
Concrètement en France
Une vraie ouverture du marché publicitaire en ligne redonnerait des marges de négociation aux éditeurs de presse et aux annonceurs français, aujourd'hui dépendants des règles fixées par Google. → Plutôt favorable pour la France.
Stable
50%
Probable
⏳ Les procès s'éternisent, rien ne change
C'est la voie que prennent déjà les deux dossiers. Depuis février 2026, le partage de données imposé côté recherche est bien en vigueur — mais son sort réel se joue devant la Cour d'appel, où les débats ne devraient pas s'ouvrir avant fin 2026, pour une décision qui pourrait ne tomber qu'en 2027. Côté publicité, la juge en charge du dossier, qui a laissé passer sans la respecter sa propre échéance du 31 mars, penche plutôt pour de simples engagements de conduite (interopérabilité, contrats séparés) que pour une vente forcée — la voie la plus rapide à mettre en œuvre, mais aussi la plus facile à contourner. Dans ce scénario, Google reste condamné sur le papier mais continue, dans les faits, de dominer la recherche et la publicité en ligne pendant encore plusieurs années. C'est le scénario le plus probable des trois : ni la victoire totale de la justice (peu compatible avec la prudence déjà affichée par les deux juges), ni sa défaite totale (les deux verdicts de culpabilité, eux, ne sont pas remis en cause) ne collent aussi bien à ce qui se joue déjà sur le terrain.
Indicateurs touchés
Décision sur les remèdes publicitaires : rendue avec retard, essentiellement comportementale, sans vente forcée d'AdX.
Appel du volet recherche : audience tenue fin 2026/début 2027, décision finale repoussée au-delà de fin 2027.
Part de marché de Google sur la recherche (~90 %) : quasiment inchangée, malgré les obligations de partage de données en vigueur.
Ordres de grandeur indicatifs, pas des prévisions garanties.
Concrètement en France
Rien ne change concrètement à court terme pour les entreprises françaises qui dépendent de la publicité Google ou de son moteur de recherche. → Neutre pour la France.
Dégradé
30%
Probable
🏳️ La justice recule, Big Tech gagne
Dans ce scénario, la Cour d'appel donne largement raison à Google : elle allège ou annule les obligations de partage de données, jugées disproportionnées et risquées pour la vie privée — l'argument même avancé par Google dans son mémoire d'appel de mai 2026. Côté publicité, la juge déjà réticente à l'idée d'un démantèlement rejette la vente forcée d'AdX et se contente d'engagements volontaires. Combiné à la victoire nette de Meta en novembre 2025 et à un procès Amazon qui s'éternise, ce scénario rejoue le scénario Microsoft du début des années 2000 : un verdict de culpabilité spectaculaire, suivi d'un appel qui vide la sanction de sa substance. Plus probable que le scénario favorable, car l'histoire récente (Meta, Microsoft) penche nettement de ce côté ; mais moins probable que le scénario stable, car les deux verdicts de culpabilité contre Google restent, eux, difficiles à renverser entièrement en appel — il faudrait un revirement total, pas seulement un enlisement.
Indicateurs touchés
Appel du volet recherche : les obligations de partage de données sont annulées ou fortement réduites par la Cour d'appel.
Remèdes publicitaires : aucune vente forcée d'AdX, seulement des engagements de conduite faciles à contourner.
Bilan des procès antitrust perdus par la DOJ/FTC en 2025-2026 (Meta déjà gagné, Google potentiellement) : un signal qui décourage nettement toute nouvelle procédure contre Big Tech.
Ordres de grandeur indicatifs, pas des prévisions garanties.
Concrètement en France
Une victoire nette de Google devant la justice américaine montrerait qu'il est très difficile de faire plier ces géants par la loi, un mauvais signal pour l'Union européenne qui mène des batailles similaires contre les mêmes entreprises. → Plutôt défavorable pour la France.
Pour ceux qui découvrent le sujet
Petit lexique
Antitrust
L'ensemble des lois qui interdisent à une entreprise d'abuser d'une position dominante pour écraser la concurrence, plutôt que de gagner en proposant de meilleurs produits.
DOJ (Department of Justice)
Le ministère de la Justice américain, qui peut poursuivre en justice une entreprise soupçonnée d'avoir illégalement construit ou maintenu un monopole.
FTC (Federal Trade Commission)
L'autre autorité fédérale américaine chargée de faire respecter le droit de la concurrence — c'est elle qui a poursuivi Meta et qui doit encore juger Amazon.
Monopole
Situation où une seule entreprise contrôle un marché au point d'empêcher toute concurrence réelle d'émerger.
AdX
La place de marché publicitaire de Google, où s'échangent en quelques millièmes de seconde la plupart des espaces publicitaires vendus sur internet.
Capitalisation boursière
La valeur totale d'une entreprise en Bourse : le prix d'une action multiplié par le nombre d'actions en circulation.
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