Scénario
Édition du 11 septembre 2026 · N°50
EN
Couloir de baies de serveurs dans un centre de données, câbles et voyants lumineux visibles.
Scénario

Vendredi, sciences

IA : le pari à 725 milliards de la tech américaine

Publié le 11 septembre 2026

La question posée

Les géants américains de la tech promettent des centaines de milliards de dollars à l'intelligence artificielle : la révolution rattrape-t-elle la dépense, ou les marchés sont-ils au bord d'un krach comme en 2000 ?

Le 10 septembre 2026, la maison d'analyse Capital Economics publie une note qui fait l'effet d'un pavé dans la mare : selon son économiste de marché James Reilly, « la plupart des indicateurs suggèrent que le boom boursier de l'IA touche à sa fin ». Sur les huit signaux qu'il utilise pour repérer une bulle boursière en fin de course — valorisations, concentration de l'indice, émission d'actions, intérêt étranger pour les actions américaines —, la plupart pointent déjà, selon lui, vers des niveaux proches de la bulle spéculative* internet de l'an 2000. Sa prévision : le S&P 500 continuerait de grimper jusqu'à fin 2026, avant de retomber nettement en 2027.

Ce n'est pas une alerte isolée. Depuis 2023, quatre entreprises américaines — Microsoft, Amazon, Google et Meta — ont plus que triplé leurs dépenses annuelles consacrées aux infrastructures de l'intelligence artificielle : 725 milliards de dollars prévus pour 2026, contre 410 milliards en 2025, soit une hausse de 77 % en un an. Ces géants, surnommés « hyperscalers* » pour la taille de leurs centres de données, financent la quasi-totalité des puces, des bâtiments et de l'électricité nécessaires à faire tourner les modèles d'IA les plus puissants. Des analystes du secteur parlent déjà du « plus grand cycle d'investissement en infrastructure concentré sur une seule année de toute l'histoire de la technologie ».

En face, les revenus peinent à suivre. OpenAI, le créateur de ChatGPT, a signé pour plus de 1 400 milliards de dollars d'engagements d'achat de puissance de calcul sur les dix prochaines années — dont 500 milliards rien que pour le projet Stargate avec Oracle et SoftBank. Son chiffre d'affaires annualisé, lui, tournait autour de 25 milliards de dollars mi-2026, avec environ 14 milliards de dollars de pertes attendues sur l'année. Nous avions déjà raconté, début septembre, comment OpenAI visait 1 000 milliards de dollars de valorisation pour son entrée en Bourse*, malgré ce déséquilibre. Certains acteurs, eux, restent solidement rentables : le fabricant de puces Nvidia dégage encore une marge nette de 53 %, un niveau que très peu d'entreprises de la bulle internet des années 2000 pouvaient revendiquer.

Cette solidité financière des plus grands acteurs ne suffit pourtant pas à effacer une question plus profonde : même si l'IA change vraiment l'économie, la dépense d'aujourd'hui a-t-elle une chance de rester utile assez longtemps pour être rentabilisée ?

Comprendre

La bulle internet de l'an 2000 a explosé, mais elle a aussi laissé derrière elle une infrastructure qui a servi vingt ans.

Entre 1996 et 2000, les télécoms posent des centaines de milliers de kilomètres de fibre optique, en pariant sur une demande qui n'existe pas encore. La bulle éclate, beaucoup d'entreprises font faillite — mais la fibre, elle, continue de fonctionner. Elle finit par porter tout l'internet des années 2010. Le problème de l'IA est différent : un processeur graphique perd l'essentiel de sa valeur économique en 2 à 3 ans, pas en 20 ans. Si la demande ralentit, les centres de données actuels risquent de devenir obsolètes bien avant d'être remboursés.

L'investisseur Michael Burry, rendu célèbre pour avoir prédit la crise des subprimes, a justement fait de cet écart de durée de vie son cheval de bataille. Selon lui, les grands groupes technologiques utilisent un amortissement* sur 5 à 6 ans pour leurs serveurs, alors que leur durée de vie réelle serait plus proche de 2 à 3 ans. Ce décalage gonflerait artificiellement les bénéfices affichés du secteur d'environ 176 milliards de dollars entre 2026 et 2028, selon ses propres calculs. Nvidia a publiquement rejeté cette critique ; Burry, de son côté, a depuis revendu ses paris négatifs sur l'action, sans que cela éteigne le débat sur la méthode comptable elle-même.

Un deuxième mécanisme, plus discret, inquiète justement les autorités financières : la manière dont une bonne partie de cet argent est financée. Depuis le début de l'année, Nvidia, OpenAI, Oracle et AMD ont signé une série d'accords qui s'entrecroisent : Nvidia investit dans OpenAI, qui s'engage en retour à acheter des puces Nvidia pour un montant comparable ; Oracle construit pour 300 milliards de dollars de capacité de calcul destinée à OpenAI dans le cadre du projet Stargate ; AMD, de son côté, offre à OpenAI la possibilité d'acheter ses propres actions à un prix symbolique, en échange d'achats de puces à grande échelle. Le Fonds monétaire international et la Banque d'Angleterre ont tous deux averti, dès octobre 2025, que ce type de financement circulaire* représentait un risque pour la stabilité financière mondiale. Voici, du plus au moins gros, les principaux montages déjà signés en 2026 :

Les plus gros paris circulaires de l'IA en 2026
  • 1 OpenAI – Oracle (Stargate) — 300 Md$ Signé en juillet 2026 · jusqu'à 4,5 GW de capacité de calcul réservée à OpenAI sur plusieurs années.
  • 2 Nvidia – OpenAI — jusqu'à 100 Md$ signés Sur un cadre annoncé de 600 Md$ · Nvidia investit dans OpenAI, qui s'engage à racheter des puces Nvidia pour un montant comparable.
  • 3 Dette privée* hors bilan cumulée — plus de 120 Md$ Meta, xAI, Oracle, CoreWeave · transférée depuis fin 2025 à des investisseurs privés (Blue Owl, Pimco, BlackRock, Apollo...).
  • 4 Meta – Blue Owl (SPV « Beignet Investor ») — 30 Md$ Octobre 2025 · centre de données Hyperion en Louisiane, financé hors bilan à 90 % par de la dette privée.
  • 5 AMD – OpenAI — accord de warrants OpenAI peut acheter jusqu'à 10 % du capital d'AMD à un prix symbolique, en échange d'achats de puces à grande échelle.

Cinq montages différents, un même principe : le fournisseur devient investisseur (ou l'inverse), ce qui fait circuler le même argent entre un petit nombre d'acteurs plutôt que d'apporter des capitaux réellement nouveaux.

Le problème n'est pas que ces contrats soient illégaux ou cachés — ils sont publics et annoncés en grande pompe. C'est la manière dont une partie de cet argent est comptabilisée qui inquiète les régulateurs.

Comprendre

Un financement circulaire n'est pas une escroquerie, mais il peut donner une fausse impression de solidité.

Quand une entreprise emprunte via un véhicule ad hoc* plutôt que directement, la dette n'apparaît pas dans ses propres comptes — seul le loyer qu'elle paye ensuite y figure. Meta a ainsi emprunté 27 milliards de dollars pour son centre de données de Louisiane sans que cette somme n'apparaisse comme une dette dans son bilan. Le risque réel ne change pourtant pas : si la demande d'IA déçoit, ce sont les mêmes infrastructures qui perdent de la valeur, juste financées par des créanciers moins visibles pour qui ne regarde que le bilan officiel.

Ce climat de défiance financière ne dit pourtant pas tout de l'utilité réelle de l'IA. Une étude du MIT publiée à l'été 2025 montrait que 95 % des projets pilotes d'intelligence artificielle générative en entreprise ne généraient encore aucun gain mesurable sur leurs résultats — mais elle pointait aussi que les 5 % qui fonctionnent, souvent de l'automatisation de tâches répétitives en back-office plutôt que des usages spectaculaires côté client, dégagent bien de vrais gains. Autrement dit : la question n'est pas de savoir si l'IA sert à quelque chose — elle le fait déjà, par endroits — mais si elle sert à suffisamment de choses, assez vite, pour justifier une facture de plusieurs centaines de milliards de dollars par an.

Capex IA cumulé des 4 géants américains (Microsoft, Amazon, Google, Meta) 725 Md$ (2026, +77 % sur un an)
Poids des « Magnificent Seven* » dans le S&P 500 ≈ 34 % (fin 2025 – mi-2026)

La bulle de l'IA va-t-elle finir par éclater ?

Ce qu'on évalue
  • FavorableLes revenus de l'IA rattrapent progressivement les dépenses, sans choc financier majeur.
  • StableLes dépenses et les signaux d'alerte continuent de grossir ensemble, sans krach dans l'immédiat.
  • DégradéUn événement déclencheur provoque une correction boursière généralisée.
Favorable
20%
Peu probable

Les revenus de l'IA rattrapent les dépenses, sans krach

OpenAI affiche mi-2026 un chiffre d'affaires annualisé proche de 25 milliards de dollars, en forte hausse sur un an, et les usages professionnels qui fonctionnent déjà (automatisation des tâches de back-office, service client) commencent à générer de vrais gains de productivité mesurables. Les géants technologiques, eux, restent rentables : Nvidia dégage encore une marge nette de 53 %, très loin des entreprises sans revenus de la bulle internet. La croissance des usages rattrape peu à peu celle des dépenses, sans qu'un choc financier ne vienne interrompre la dynamique.

C'est le scénario le moins probable des trois, car il suppose que l'écart déjà immense entre les 1 400 milliards de dollars d'engagements et les revenus bien plus modestes des principaux acteurs de l'IA se referme vite, alors qu'une étude récente montre que 95 % des projets pilotes d'IA en entreprise ne dégagent encore aucun gain mesurable. Moins probable que le stable, qui ne demande aucune amélioration soudaine des usages. Moins probable aussi que le dégradé, car les signaux d'alerte se sont multipliés ces derniers mois plutôt que de s'apaiser.


Indicateurs touchés
  • Capex IA cumulé des 4 géants américains 800-850 Md$ d'ici fin 2027 (hausse plus modérée) ↑ (vs 725 Md$ en 2026)
  • Poids des Magnificent Seven dans le S&P 500 28-30 % (net recul, marché qui s'élargit) ↓ (vs ≈ 34 % aujourd'hui)
Concrètement en France Une normalisation ordonnée profite à l'épargne française investie en actions internationales (assurance-vie, PER) via les fonds mondiaux, sans le choc d'un krach généralisé. ↑ Plutôt favorable pour la France.
Stable
45%
Probable

La bulle continue de grossir, sans éclater tout de suite

Les géants technologiques américains maintiennent, voire relèvent encore, leurs prévisions de dépenses pour 2027, portés par des bénéfices bien réels qui rassurent une partie des marchés. Les montages de financement les plus fragiles — prêts adossés à des centres de données, garanties croisées entre fournisseurs et clients — continuent de s'empiler, sans qu'aucun événement précis ne vienne déclencher une correction généralisée. Le fossé entre les dépenses et les revenus réels de l'IA continue de se creuser, mais les marchés choisissent, pour l'instant, de ne pas en tenir compte.

C'est le scénario le plus probable des trois, car il prolonge exactement la trajectoire observée depuis 2023, sans qu'aucune date précise ne vienne trancher dans un sens ou dans l'autre. Plus probable que le favorable, qui demanderait un rattrapage des revenus bien plus rapide que ce que montrent les chiffres actuels. Plus probable aussi que le dégradé, car les géants technologiques concernés restent, pour l'instant, assez rentables pour continuer d'absorber le choc sans y être forcés.


Indicateurs touchés
  • Capex IA cumulé des 4 géants américains 950 Md$ - 1 000 Md$ d'ici fin 2027 (nouvelle hausse) ↑ (vs 725 Md$ en 2026)
  • Poids des Magnificent Seven dans le S&P 500 34-36 % (quasi stable, légère hausse) → (vs ≈ 34 % aujourd'hui)
Concrètement en France Les géants américains captent l'essentiel des gains industriels, pendant que l'épargne française reste exposée à une bulle qui continue de grossir sans qu'aucun acteur tricolore n'en profite vraiment. ↓ Plutôt défavorable pour la France.
Dégradé
35%
Probable

Un krach efface une partie des gains boursiers de l'IA

Un maillon du financement circulaire — un défaut sur un prêt adossé à un centre de données, ou la révélation d'un montage de dette privée trop fragile — déclenche une perte de confiance généralisée. Les géants technologiques, qui pèsent déjà environ un tiers de l'indice S&P 500, entraînent l'ensemble du marché actions dans leur chute. Les dépenses d'infrastructure prévues pour 2027 sont brutalement révisées à la baisse, et les centres de données financés à crédit deviennent des actifs difficiles à revendre.

Ce scénario reste moins probable que le stable, car il suppose un vrai événement déclencheur — un défaut de paiement ou une révélation comptable —, pas seulement une accumulation de signaux déjà connus des marchés. Mais il est plus probable que le favorable, car l'ampleur de la dette privée déjà engagée (plus de 120 milliards de dollars hors bilan) pèse aujourd'hui plus lourd qu'un simple risque théorique.


Indicateurs touchés
  • Capex IA cumulé des 4 géants américains 500-550 Md$ d'ici fin 2027 (repli net) ↓ (vs 725 Md$ en 2026)
  • Poids des Magnificent Seven dans le S&P 500 20-24 % (chute marquée) ↓ (vs ≈ 34 % aujourd'hui)
Concrètement en France Un krach des valeurs technologiques ferait chuter l'épargne en unités de compte des Français et pourrait précipiter un ralentissement économique mondial, dont la France, déjà fragile budgétairement, se relèverait difficilement. ↓ Plutôt défavorable pour la France.

Ordres de grandeur indicatifs pour les 3 scénarios ci-dessus, estimés avec l'information disponible à la publication et réévalués si la situation change — jamais des prévisions garanties. En savoir plus sur notre méthode →

L'essentiel

Les géants américains de la tech promettent des centaines de milliards de dollars à l'intelligence artificielle : cette révolution rattrape-t-elle la dépense, ou les marchés sont-ils au bord d'un krach ?

Les quatre plus grands groupes technologiques américains vont dépenser 725 milliards de dollars en 2026 pour bâtir l'infrastructure de l'IA, en hausse de 77 % sur un an, pendant que le FMI et la Banque d'Angleterre comparent déjà les valorisations boursières à celles de la bulle internet de l'an 2000.

Le plus probable (45 %) : la bulle continue de grossir sans éclater tout de suite, portée par des bénéfices bien réels chez les géants de la tech, malgré des signes de fragilité de plus en plus visibles sur les montages financiers les plus risqués.

Signal à surveiller : les résultats trimestriels des géants technologiques américains, en particulier ceux du 4ᵉ trimestre 2026 (publiés fin janvier-février 2027), où les investisseurs jugeront si la croissance du chiffre d'affaires lié à l'IA justifie enfin ces sommes.

Assez négatif

Notre évaluation de l'impact pour la France : assez négatif. Le scénario stable, le plus probable (45 %), laisse l'épargne française exposée à une bulle qui grossit sans qu'elle en capte les bénéfices ; le dégradé (35 %) l'exposerait directement à un krach. Ensemble, ces deux scénarios pèsent 80 % de probabilité contre seulement 20 % pour une normalisation ordonnée et favorable.

Petit lexique

Bulle spéculative
Une hausse des prix d'un actif (actions, immobilier...) largement déconnectée de sa valeur réelle, alimentée par l'anticipation que les prix vont continuer à monter — jusqu'à ce que la confiance se retourne.
Hyperscalers
Les géants du cloud et de l'intelligence artificielle (Microsoft, Amazon, Google, Meta...) qui construisent à grande échelle les centres de données nécessaires à l'IA.
Valorisation
Le prix total estimé d'une entreprise, calculé lors d'une levée de fonds ou d'une entrée en Bourse — pas un chiffre d'affaires ni un bénéfice réel encaissé.
Amortissement
En comptabilité, la façon dont une entreprise étale le coût d'un équipement sur plusieurs années plutôt que de le compter en une fois — plus la durée choisie est longue, plus les bénéfices affichés chaque année paraissent élevés.
Financement circulaire
Un montage où une entreprise investit dans l'un de ses propres clients ou fournisseurs, si bien que l'argent injecté finit par lui revenir sous forme d'achats — ce qui peut gonfler artificiellement le chiffre d'affaires affiché des deux côtés.
Véhicule ad hoc
Une société juridiquement distincte, créée uniquement pour porter la dette d'un projet précis (ici, un centre de données) — ce qui permet à l'entreprise qui en profite de ne pas faire apparaître cette dette dans ses propres comptes.
Dette privée
Des prêts accordés par des fonds d'investissement plutôt que par des banques classiques, souvent moins réglementés et moins visibles pour les autorités financières.
Magnificent Seven
Le surnom donné à sept géants technologiques américains (Nvidia, Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Tesla), dont le poids dans les indices boursiers est devenu si important qu'ils orientent, à eux seuls, une bonne partie de la performance du marché.
Voir tous les termes déjà expliqués → Glossaire

Sources

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