Scénario
Édition du 17 septembre 2026 · N°56
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Photo d'illustration — Dollar : la fin du règne ?
Scénario

Jeudi, économie & finance mondiale

Dollar : la fin du règne ?

Publié le 17 septembre 2026

La question posée

Face à la dette record et à la ruée vers l'or des banques centrales, le dollar peut-il perdre son statut de monnaie de réserve mondiale ?

Depuis 1944, le dollar est la monnaie que tout le monde utilise pour stocker sa richesse à l'échelle des États. Les banques centrales du monde entier — celles qui gèrent les réserves de change des pays, un peu comme une épargne de sécurité nationale — détiennent une grande partie de ces réserves en dollars plutôt qu'en euros, en yens ou en yuans. Ce statut donne aux États-Unis un privilège énorme : ils peuvent emprunter presque sans limite, dans leur propre monnaie, à des taux plus bas que n'importe quel autre pays. C'est ce privilège qui est aujourd'hui questionné, sans qu'on sache encore s'il s'agit d'une simple érosion ou d'un vrai basculement.

Le signal le plus direct vient des chiffres du FMI : la part du dollar dans les réserves de change officielles mondiales est tombée à 56,9% au troisième trimestre 2025, un plancher jamais vu depuis 1995. Ce chiffre est mesuré par les données COFER* du FMI, publiées chaque trimestre. Il ne dit pas que le dollar s'effondre : il reste, de très loin, la monnaie la plus utilisée au monde, intervenant dans 89% des transactions sur le marché des changes. Mais la tendance de fond, elle, ne s'est jamais vraiment inversée depuis le pic de 72% atteint en 2001.

Comprendre

Le statut du dollar se mesure en réalité par trois indicateurs distincts, qui ne bougent pas ensemble.

C'est un peu comme mesurer la popularité d'une langue : sa présence dans les livres d'école (les réserves, 57%) n'évolue pas au même rythme que son usage dans les conversations quotidiennes (les transactions de change, 89%) ou dans les contrats commerciaux (la facturation, autour de 54%). Un chiffre qui baisse ne veut donc pas dire que les trois reculent en même temps.

En parallèle, la situation budgétaire américaine s'est nettement dégradée. La dette fédérale des États-Unis a franchi pour la première fois, le 20 août 2026, le seuil des 40 047 milliards de dollars. Elle avait déjà dépassé 39 000 milliards en mars, ce qui montre la vitesse de la progression. Conséquence directe : les intérêts que l'État américain paie chaque année pour rembourser cette dette ont atteint 963 milliards de dollars sur dix mois, soit plus de 3 milliards par jour. Ces intérêts pèsent de plus en plus lourd dans le budget fédéral, au point de rivaliser avec des postes comme la défense. On avait déjà vu passer un sujet similaire, n'hésite pas à lire notre article pour en savoir plus.

Ce climat de doute pousse plusieurs banques centrales à diversifier leurs réserves, et l'or en est le symbole le plus visible. Les banques centrales ont acheté 244 tonnes d'or net au premier trimestre 2026, un rythme qui prolonge à 17 mois consécutifs une série d'achats nets soutenus. L'or a un avantage que le dollar n'a pas : il n'appartient à aucun pays, donc aucun gouvernement ne peut le geler ou le sanctionner. C'est ce raisonnement qui pousse des pays comme la Pologne, la Chine ou le Kazakhstan à en accumuler davantage depuis plusieurs années.

La Chine, elle, mise sur une autre stratégie : construire son propre réseau de paiement international pour contourner le système actuel, largement dominé par le dollar. Son système CIPS* raccordait 1 580 institutions financières dans 122 pays au 31 mars 2026, contre 1 280 fin 2023. C'est une progression réelle, mais qui reste très marginale comparée à SWIFT, le réseau mondial où le dollar domine encore largement. Le yuan, malgré cette montée, ne représente toujours qu'une part très faible des réserves et des paiements internationaux, freiné par les contrôles de capitaux imposés par Pékin.

C'est cette combinaison de signaux — recul lent mais réel des réserves, dette qui explose, ruée vers l'or, montée d'alternatives encore modestes — qui rend l'issue incertaine. Certains économistes, comme ceux du Council on Foreign Relations, relativisent fortement le phénomène : une bonne partie de la baisse récente refléterait de simples effets de taux de change plutôt qu'une vraie décision des banques centrales de se détourner du dollar. D'autres, à l'inverse, y voient une accélération structurelle. C'est pour trancher entre ces deux lectures, sans certitude possible aujourd'hui, que trois scénarios se dessinent : un statu quo qui se maintient, un recul lent qui continue comme depuis 25 ans, ou une accélération brutale de la perte de confiance.

Comprendre

Une baisse de la part du dollar dans les réserves ne veut pas toujours dire que les banques centrales vendent activement leurs dollars.

C'est comme un portefeuille d'actions : si une valeur baisse en bourse, sa part dans votre portefeuille diminue mécaniquement, même si vous n'avez rien vendu. De la même façon, une partie du recul récent du dollar dans les réserves vient simplement de mouvements de change, pas forcément d'un choix actif des banques centrales de s'en détourner.

Part du dollar dans les réserves de change mondiales 56,9% (T3 2025) plancher depuis 1995, contre un pic de 72% en 2001
Dette publique fédérale américaine 40 047 milliards de dollars seuil franchi le 20 août 2026, contre moins de 20 000 milliards en 2016
Repère historique

Le recul du dollar n'est pas nouveau : sa part dans les réserves mondiales a déjà connu de fortes variations depuis 50 ans.

45% 60% 75% 1979 1991 2000 2021 2025 1979 — 85% des réserves mondiales en dollars 1991 — creux à 46%, après le choc inflationniste des années 1980 46% — creux historique 2000 — remontée à 71% 2021 — 59% selon le FMI 2025 (T3) — 56,9%, plancher depuis 1995 56,9% aujourd'hui

Source : FMI, données COFER (Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves).

Le dollar peut-il perdre sa place de monnaie reine du monde ?

Ce qu'on évalue
  • FavorableLe dollar stabilise sa position grâce à la confiance retrouvée dans la politique de la Fed.
  • StableLe recul se poursuit à un rythme lent, sans rupture, comme depuis deux décennies.
  • DégradéLa perte de confiance s'accélère nettement, dette et alternatives progressant ensemble.
Favorable
30%
Probable

Le dollar stabilise sa position dominante

Dans ce scénario, la Fed* restaure la confiance des marchés par une politique monétaire jugée crédible, et le Trésor américain parvient à contenir la hausse des taux d'emprunt grâce à ses rachats d'obligations, doublés à 4 milliards de dollars par opération depuis août 2026. La part du dollar dans les réserves se stabilise autour de 57%, sans nouveau recul marqué. L'absence d'alternative vraiment utilisable au dollar joue en sa faveur : le yuan reste bridé par les contrôles de capitaux chinois, et aucune autre monnaie n'a la profondeur des marchés obligataires américains.

Ce scénario suppose que les deux moteurs de l'inquiétude actuelle — la dette et la fuite vers l'or — perdent de leur intensité, contrairement au scénario dégradé où ils s'alimentent l'un l'autre. Il diffère aussi du scénario stable en ce qu'il implique un vrai coup d'arrêt, pas seulement une pause dans un recul qui continue. C'est le scénario le moins probable des trois, car aucun des faits récents (dette à 40 000 milliards, 17e mois d'achats d'or) ne va dans ce sens.


Indicateurs touchés
  • Part du dollar dans les réserves mondiales ≈57% → 56,9%
  • Dette publique fédérale américaine croissance ralentie ↑ 40 047 milliards de dollars
Concrètement en France Une stabilisation du dollar limiterait la pression sur les taux d'emprunt mondiaux, y compris pour la France. ↑ Plutôt favorable pour la France.
Stable
50%
Assez probable

Le recul lent du dollar se poursuit sans rupture

Ce scénario prolonge simplement la tendance observée depuis 25 ans : quelques points de part de marché perdus par décennie, sans effondrement ni remplacement identifiable. Le dollar reste largement dominant dans les transactions de change (89%) et dans la facturation du commerce mondial, même si sa part dans les réserves continue de grignoter du terrain, trimestre après trimestre. Les achats d'or des banques centrales et la montée du CIPS* chinois se poursuivent, mais à un rythme comparable à celui des derniers mois, sans accélération brutale.

C'est le scénario qui colle le mieux aux données disponibles : la baisse de 72% à 56,9% s'est étalée sur 25 ans, pas sur quelques mois. Il se distingue du scénario dégradé par l'absence de choc — pas de nouvelle dégradation budgétaire soudaine, pas d'accélération marquée du CIPS — et du scénario favorable par l'absence de tout signe de stabilisation dans les chiffres les plus récents. C'est la trajectoire par défaut, celle que la plupart des économistes anticipent en l'absence d'événement déclencheur.


Indicateurs touchés
  • Part du dollar dans les réserves mondiales recul lent, vers 55-56% ↓ 56,9%
  • Dette publique fédérale américaine hausse continue, au-delà de 41 000 milliards ↑ 40 047 milliards de dollars
Concrètement en France Le statu quo actuel maintient déjà une pression sur les taux d'emprunt français, sans amélioration en vue. ↓ Plutôt défavorable pour la France.
Dégradé
20%
Peu probable

La perte de confiance dans le dollar s'accélère nettement

Dans ce scénario, plusieurs signaux négatifs se renforcent en même temps : une nouvelle dégradation budgétaire américaine, des rendements obligataires qui grimpent encore au-dessus des 5,22% déjà atteints en août 2026 sur les obligations à 30 ans, et une accélération des achats d'or et du réseau CIPS* chinois. La part du dollar dans les réserves chuterait alors plus vite que la tendance historique, franchissant nettement le plancher actuel de 56,9%, tandis que les coûts d'emprunt américains resteraient durablement élevés.

Ce scénario se distingue des deux autres par sa vitesse : ce n'est pas seulement que le dollar recule, c'est que le recul s'accélère au-delà du rythme observé depuis 25 ans. Contrairement au scénario stable, la dette et la dédollarisation s'alimenteraient mutuellement plutôt que d'évoluer chacune de leur côté. C'est un scénario jugé peu probable à court terme car il suppose un choc de confiance clair, alors qu'aucune source de premier rang ne signale aujourd'hui un tel basculement imminent.


Indicateurs touchés
  • Part du dollar dans les réserves mondiales chute marquée, sous 54% ↓ 56,9%
  • Dette publique fédérale américaine hausse accélérée des coûts d'intérêt ↑ 40 047 milliards de dollars
Concrètement en France Une accélération de la défiance envers le dollar ferait grimper les taux mondiaux, y compris ceux de la France. ↓ Plutôt défavorable pour la France.

Ordres de grandeur indicatifs pour les 3 scénarios ci-dessus, estimés avec l'information disponible à la publication et réévalués si la situation change — jamais des prévisions garanties. En savoir plus sur notre méthode →

L'essentiel

Le dollar est-il en train de perdre son statut de monnaie de réserve mondiale, alors que la dette américaine explose et que les banques centrales achètent de l'or à un rythme record ?

La part du dollar dans les réserves de change mondiales est tombée à 56,9% au troisième trimestre 2025, un plancher inédit depuis 1995, tandis que la dette fédérale américaine a franchi les 40 047 milliards de dollars le 20 août 2026, avec 963 milliards d'intérêts payés en dix mois.

Pas vraiment, du moins pas à court terme : le scénario le plus probable (50%) est un recul lent et continu, comparable à celui des 25 dernières années, sans rupture ni remplacement par une autre monnaie — le dollar restant dominant dans 89% des transactions de change mondiales.

À surveiller : la publication des prochaines données trimestrielles COFER du FMI, attendues fin décembre 2026, qui confirmeront ou non la poursuite du recul sous 57%.

Assez négatif

Notre évaluation de l'impact pour la France : assez négatif. le scénario stable (50%) et le scénario dégradé (20%) pèsent tous deux sur les taux d'emprunt mondiaux, contre seulement 30% de chances d'une stabilisation favorable.

Petit lexique

COFER
Base de données trimestrielle du FMI (Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves) qui recense la répartition par devise des réserves de change officielles des banques centrales du monde entier.
CIPS
Système chinois de paiement transfrontalier (Cross-Border Interbank Payment System), piloté par la Banque populaire de Chine, qui offre une alternative au réseau SWIFT dominé par le dollar.
Fed
La Réserve fédérale américaine, banque centrale des États-Unis, qui fixe les taux d'intérêt et la politique monétaire du pays.
Voir tous les termes déjà expliqués → Glossaire

Sources

Voir aussi la revue de presse du jour →

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