Scénario
Édition du 3 septembre 2026 · N°42
EN
Un graphique boursier en chandeliers sur un écran de trading, en tendance haussière.
Scénario

Jeudi, économie & finance mondiale

Wall Street : la hausse peut-elle durer ?

Publié le 3 septembre 2026

La question posée

Malgré un CAPE ratio au plus haut depuis 1999 et une dette sur marge record, Wall Street enchaîne les records : le rallye tient-il sur des bases solides ?

Le 2 septembre 2026, le S&P 500 clôture à 7 668 points, à moins de 2 % de son record de l'été. Depuis le 1ᵉʳ janvier, l'indice a déjà inscrit 25 clôtures record et gagné 12,7 %. Sur le papier, Wall Street n'a jamais aussi bien tourné. Mais un chiffre inquiète de plus en plus d'analystes : la Bourse américaine n'a été aussi chère qu'une seule fois en 125 ans d'histoire — juste avant l'éclatement de la bulle internet.

Cette hausse ne repose pas sur l'ensemble du marché. Rien que deux entreprises, Nvidia et Micron, portent à elles seules près d'un tiers de la croissance des bénéfices du S&P 500 en 2026. Plus largement, les dix plus grosses valeurs de l'indice pèsent désormais 35 % de sa capitalisation totale — contre 25 % au sommet de la bulle internet en 2000. Les sept géants technologiques surnommés les « Magnificent Seven* », Nvidia en tête avec 7,5 % de l'indice à lui seul, représentent ensemble plus d'un tiers de Wall Street.

Pour juger si un marché est cher, les économistes utilisent le CAPE ratio*, mis au point par l'économiste Robert Shiller. Début septembre 2026, il atteint 41,9 — le deuxième niveau le plus élevé jamais enregistré depuis 1881, derrière les 44,2 de décembre 1999, juste avant l'éclatement de la bulle internet. Seule nuance : par rapport aux obligations, les actions restent pour l'instant un peu moins survalorisées qu'à l'époque.

Comprendre

Le CAPE ratio ne regarde pas les bénéfices de cette année, mais leur moyenne sur dix ans — pour ne pas se faire piéger juste avant un retournement.

Un P/E classique divise le cours par les bénéfices de l'année en cours — un chiffre qui peut lui-même être gonflé en pleine euphorie, rendant le marché faussement raisonnable au pire moment. En moyennant dix ans de bénéfices réels (ajustés de l'inflation), le CAPE ratio gomme ces à-coups du cycle et mesure si le prix payé aujourd'hui est justifié par une capacité bénéficiaire durable, pas par un pic passager.

Une partie de cette envolée s'explique par un phénomène plus récent : le financement circulaire* de l'intelligence artificielle. Nvidia, Oracle, OpenAI, SoftBank et Amazon se financent, s'approvisionnent et s'investissent les uns dans les autres, dans un enchevêtrement de contrats aux montants vertigineux. Concrètement, voici qui a promis quoi à qui, du montant le plus élevé au plus faible :

Comprendre

Dans le financement circulaire, le vendeur devient l'investisseur de son propre client.

Nvidia vend des puces à OpenAI. Mais Nvidia investit aussi dans OpenAI, et garantit une partie de ses centres de données. L'argent injecté revient donc en bonne partie vers Nvidia lui-même, sous forme d'achats de puces. Ce montage gonfle le chiffre d'affaires affiché des deux côtés, sans prouver qu'un client extérieur à la boucle est prêt à payer autant.

Qui finance qui : le grand entrelacs de l'IA autour d'OpenAI
  • 1 Oracle → OpenAI : jusqu'à 300 Md$ Construction des centres de données du projet Stargate, payée par OpenAI sur des contrats à long terme.
  • 2 Nvidia → OpenAI : jusqu'à 105 Md$ Garanties de valeur résiduelle sur un centre de données dans l'Ohio, où Nvidia sera aussi le fournisseur exclusif de puces.
  • 3 Amazon → OpenAI : 50 Md$ Engagement d'investissement pris lors de la levée de fonds de février 2026.
  • 4 Nvidia → OpenAI : 30 Md$ Investissement direct dans la même levée de fonds, en plus des garanties ci-dessus.
  • 5 SoftBank → OpenAI : 30 Md$ Même levée de fonds, qui valorise OpenAI à 730 Md$ avant l'apport de ces capitaux.

Au total, les analystes qui suivent ces montages estiment l'ensemble des engagements croisés autour de l'IA à plus de 800 Md$ — largement au-delà des 25 Md$ de revenus annuels attendus d'OpenAI en 2026.

OpenAI illustre l'ampleur du pari : l'entreprise vise environ 25 milliards de dollars de revenus en 2026, mais devrait aussi y perdre près de 14 milliards, pour des engagements d'infrastructure cumulés proches de 1 400 milliards de dollars sur huit ans. Tant que la demande finale ne rattrape pas ces investissements, la rentabilité de tout l'édifice reste à démontrer. Autre signal à surveiller : la dette sur marge*, l'argent que les investisseurs empruntent pour acheter encore plus d'actions. Elle a atteint un record de 1 502 milliards de dollars en juin 2026, après avoir bondi de 77 % en quatorze mois — une hausse d'une ampleur comparable à celles qui ont précédé les trois derniers grands retournements de marché, en 2000, en 2008 et en 2022. En juillet, elle a déjà reculé à 1 417 milliards de dollars.

Michael Burry, l'investisseur rendu célèbre par son pari gagnant contre les subprimes (raconté dans « The Big Short »), retrouve dans l'IA plusieurs traits qu'il avait repérés avant les précédentes bulles : des valorisations qui supposent une croissance sans accroc, des capitaux qui s'accumulent en cascade, une dépendance croissante au financement par la dette. Depuis l'été 2026, il a construit des positions baissières sur Nvidia, Micron et l'ETF des semi-conducteurs SOXX. Il ne fixe pas d'échéance immédiate : il évoque plutôt 2028 comme horizon d'une possible rupture, quand la capacité de calcul installée pourrait dépasser la demande réelle — une nuance qui compte, puisque repérer une bulle ne dit jamais quand elle éclate.

Le Financial Times distingue justement deux bulles superposées derrière ce rallye : une bulle industrielle, sur les investissements en centres de données et en puces, et une bulle financière, sur les valorisations boursières. Les acteurs les plus endettés pour financer leur expansion sont les plus exposés à une consolidation forcée si la seconde éclate — le « neocloud » CoreWeave affichait déjà 35,6 milliards de dollars de dette mi-2026, pour 2,6 milliards de chiffre d'affaires trimestriel (+112 % sur un an). Mais une bulle financière qui éclate n'efface pas l'infrastructure déjà construite, qui elle continue de tourner.

Le climat ne s'annonce pas plus calme du côté des taux. Le rendement des emprunts d'État américains à 10 ans est remonté à 4,79 % début septembre, son plus haut niveau depuis fin 2023, alors que les marchés commencent à intégrer une possible hausse des taux de la Fed le 16 septembre plutôt que la pause espérée jusqu'ici. Les élections de mi-mandat américaines, en novembre, s'annoncent comme une source supplémentaire de nervosité. On avait déjà creusé cette incertitude sur la politique des banques centrales, n'hésite pas à lire notre article pour en savoir plus. Voilà pourquoi ce sujet se prête à trois scénarios distincts : soit les bénéfices rattrapent les prix et le rallye se poursuit sans accroc ; soit le marché reste cher et volatil, sans krach ni franche accélération ; soit un de ces signaux d'alerte déclenche une correction sévère.

S&P 500 7 668 pts ▲ +12,7 % depuis fin 2025 (6 845 pts), 25ᵉ record de l'année
Valorisation (CAPE ratio de Shiller) 41,9x ▲ 2ᵉ plus haut niveau en 125 ans (vs 37,1x fin 2025), derrière déc. 1999 (44,2x)
Valorisation du S&P 500 (CAPE ratio de Shiller), 2009-2026

Le marché n'a été aussi cher qu'une seule fois en 125 ans : au sommet de la bulle internet.

Chaque année reflète le niveau de fin d'année du CAPE ratio (bénéfices ajustés de l'inflation sur 10 ans) — pas de mouvement continu entre deux points. Source : Robert Shiller (Yale), agrégation multpl.com — voir Sources en bas de l'édition.

Le rallye peut-il continuer sans correction ?

Ce qu'on évalue
  • FavorableLes bénéfices des géants de l'IA rattrapent leurs valorisations, sans correction majeure.
  • StableLe marché reste cher et concentré, mais tient sans krach ni franche accélération.
  • DégradéUne perte de confiance sur l'IA ou la dette déclenche une correction sévère de Wall Street.
Favorable
20%
Peu probable

Les bénéfices de l'IA finissent par rattraper les prix

Les résultats trimestriels des géants de l'IA, attendus fin octobre, dépassent les attentes : la demande des entreprises pour les outils d'intelligence artificielle s'élargit enfin au-delà des géants technologiques qui se financent entre eux. Les bénéfices du S&P 500 progressent assez vite pour rattraper des prix déjà élevés, sans que personne n'ait besoin de vendre en catastrophe. La Fed marque une pause sur les taux le 16 septembre, ce qui rassure les marchés. Le CAPE ratio se stabilise autour de 38 à 40, encore très élevé historiquement, mais sans nouvel excès.

C'est le scénario le moins probable des trois : il suppose que la demande finale rattrape en quelques mois un édifice de financement circulaire bâti sur plus de 800 milliards de dollars d'engagements croisés. Moins probable que le stable, où le marché se contente de tenir sans se justifier davantage ; et beaucoup moins probable que le dégradé, pour lequel les signaux d'alerte — dette sur marge, taux longs — sont déjà là.


Indicateurs touchés
  • S&P 500 (fin d'année projetée) ~8 100 pts ↑ (vs 6 845 pts, fin 2025)
  • Valorisation (CAPE ratio) ~39x ↑ (vs 37,1x, fin 2025)
Concrètement en France Les portefeuilles boursiers des Français exposés aux actions américaines, via leur assurance-vie ou leur épargne salariale, continuent de progresser — mais une pause de la Fed, alors que le marché commence justement à intégrer plutôt une hausse, tend à affaiblir le dollar : une partie du gain en actions s'érode une fois converti en euros. ↑ Favorable pour la France, à nuancer selon l'exposition au risque de change.
Stable
45%
Probable

Le marché reste cher, mais ne casse pas

Aucun choc ne vient crever la bulle, mais aucune preuve solide ne vient non plus justifier des prix aussi élevés. Le S&P 500 progresse par à-coups, tiré par quelques valeurs technologiques, pendant que le reste du marché stagne. La Fed hésite entre pause et hausse, les rendements obligataires restent élevés, et les élections de mi-mandat de novembre ajoutent de la nervosité sans faire dérailler les indices. Le CAPE ratio se maintient autour de 40 à 44, aussi haut qu'aujourd'hui, sans redescendre ni s'envoler davantage.

C'est le scénario le plus probable des trois : historiquement, les marchés haussiers durent en moyenne trois fois plus longtemps que les marchés baissiers, et la plupart des analystes évoquent un risque élevé plutôt qu'un krach imminent. Plus probable que le favorable, qui suppose une résolution en douceur rare dans l'histoire ; plus probable aussi que le dégradé, qui suppose qu'un vrai déclencheur — pas seulement des signaux d'alerte — se matérialise.


Indicateurs touchés
  • S&P 500 (fin d'année projetée) ~7 550 pts ↑ (vs 6 845 pts, fin 2025)
  • Valorisation (CAPE ratio) ~42x ↑ (vs 37,1x, fin 2025)
Concrètement en France Les épargnants français en unités de compte gardent le bénéfice de la hausse déjà engrangée, même si le marché reste cher et peut rester nerveux plusieurs mois. ↑ Plutôt favorable pour la France.
Dégradé
35%
Probable

Une correction sévère efface une partie de la hausse

Un des signaux d'alerte déjà visibles finit par déclencher la correction : repli de la dette sur marge, résultats décevants d'un géant de l'IA, ou hausse des taux de la Fed qui pousse le 10 ans au-dessus de 5 %. Ou, plus imprévisible, un cygne noir* frappe sans prévenir, sans lien avec ces signaux déjà surveillés. Le S&P 500 recule de 10 à 20 % depuis son record de l'été, entraînant les valeurs les plus concentrées dans sa chute. Le CAPE ratio retombe vers 32 à 35, élevé historiquement mais loin de son pic de septembre.

Ce scénario reste moins probable que le stable, car il suppose qu'un vrai déclencheur — pas seulement des signaux d'alerte déjà connus des marchés — se matérialise réellement. Mais il est nettement plus probable que le favorable : la dette sur marge a déjà commencé à refluer en juillet, le rendement à 10 ans est à son plus haut niveau depuis 2023, et plusieurs stratèges de Wall Street évoquent déjà une correction possible de 10 à 20 %, voire davantage.


Indicateurs touchés
  • S&P 500 (fin d'année projetée) ~6 350 pts ↓ (vs 6 845 pts, fin 2025)
  • Valorisation (CAPE ratio) ~33x ↓ (vs 37,1x, fin 2025)
Concrètement en France Une correction de 10 à 20 % de Wall Street entraîne dans son sillage les portefeuilles français exposés aux actions américaines, via l'assurance-vie ou l'épargne salariale, avec un possible effet de contagion sur le CAC 40. ↓ Plutôt défavorable pour la France.

Ordres de grandeur indicatifs pour les 3 scénarios ci-dessus, estimés avec l'information disponible à la publication et réévalués si la situation change — jamais des prévisions garanties. En savoir plus sur notre méthode →

L'essentiel

Portée par une poignée de géants de l'IA, la hausse de Wall Street peut-elle continuer sans corriger brutalement ?

Le CAPE ratio de Wall Street, qui mesure la cherté du marché par rapport aux bénéfices des dix dernières années, atteint 41,9 début septembre 2026 — son deuxième plus haut niveau en 125 ans, derrière le pic de la bulle internet en 1999.

Le scénario le plus probable (45 %) : le marché reste cher et volatil, sans krach ni franche accélération, porté par une poignée de valeurs technologiques pendant que le reste de l'indice stagne.

Signal à surveiller : la décision de la Fed sur les taux le 16 septembre 2026, et les résultats trimestriels des géants de l'IA fin octobre.

Léger positif

Notre évaluation de l'impact pour la France : léger positif. Avec 65 % de chances que les scénarios favorable et stable (20 % et 45 %) maintiennent l'épargne des Français en unités de compte à son niveau actuel ou au-dessus, contre 35 % de risque d'une correction qui la ferait reculer.

Petit lexique

CAPE ratio
Un indicateur mis au point par l'économiste Robert Shiller, qui compare le cours d'un indice boursier aux bénéfices moyens des dix dernières années, ajustés de l'inflation — plus il est élevé, plus le marché est jugé cher par rapport à ses bénéfices réels.
Financement circulaire
Un montage où une entreprise investit dans l'un de ses propres clients ou fournisseurs, si bien que l'argent injecté finit par lui revenir sous forme d'achats — ce qui peut gonfler artificiellement le chiffre d'affaires affiché des deux côtés.
Dette sur marge
L'argent qu'un investisseur emprunte à son courtier pour acheter plus d'actions que ne le permettent ses fonds propres, ce qui amplifie ses gains en cas de hausse — mais aussi ses pertes en cas de baisse.
Magnificent Seven
Le surnom donné à sept géants technologiques américains (Nvidia, Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Tesla), dont le poids dans les indices boursiers est devenu si important qu'ils orientent, à eux seuls, une bonne partie de la performance du marché.
Cygne noir
Un événement rare, imprévisible et aux conséquences énormes, qu'on ne peut expliquer qu'après coup — le terme, popularisé par l'essayiste Nassim Nicholas Taleb, désigne un choc extérieur aux risques déjà identifiés et surveillés par les marchés.
Voir tous les termes déjà expliqués → Glossaire

Sources

Vote avant le résultat, retrouve-nous partout

Chaque jour, un sondage sur notre canal Telegram : vote pour le scénario que tu juges le plus probable avant même de découvrir les vraies probabilités ci-dessus.

Retrouve-nous aussi sur tous nos réseaux :