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Édition du 12 octobre 2026 · N°81
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Photo d'illustration — Défense européenne : l'Europe peut-elle se passer des États-Unis ?
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Lundi, géopolitique

Défense européenne : l'Europe peut-elle se passer des États-Unis ?

L'Europe peut-elle assurer seule sa défense, sans le soutien des États-Unis, dans les années qui viennent ?

Publié le 12 octobre 2026

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la sécurité du continent européen repose sur une alliance militaire historique avec Washington. Les pays européens, réunis au sein de l'Union européenne et de l'OTAN, ont longtemps délégué une part essentielle de leur protection à l'armée américaine. Mais face aux tensions géopolitiques grandissantes et aux incertitudes politiques aux États-Unis, une question urgente se pose désormais à tous les dirigeants du continent : l'Europe peut-elle assurer seule sa défense face aux menaces extérieures, au premier rang desquelles figure la Russie ? La réponse à ce défi dépasse les simples déclarations de principe, car combler le retrait potentiel de la première puissance militaire mondiale exige des moyens colossaux.

Pour mesurer l'ampleur du défi, il faut d'abord regarder les budgets nationaux. Selon les analyses économiques de référence publiées par l'institut Bruegel et le Kiel Institute, remplacer l'ensemble des forces et du matériel américains déployés pour protéger l'Europe exigerait d'ajouter environ 250 milliards d'euros par an aux dépenses militaires actuelles. Pour l'ensemble des pays européens, cela reviendrait à faire grimper l'effort de défense de 2,1 % à près de 3,5 % de leur produit intérieur brut. À titre d'exemple concret, une telle bascule obligerait l'Allemagne à faire passer son budget militaire annuel de 80 à 140 milliards d'euros, soit une augmentation spectaculaire qui bouleverse totalement les équilibres des finances publiques traditionnelles.

Comprendre

Remplacer l'armée américaine représente un gouffre matériel et humain sans précédent.

Pour combler un départ complet des forces américaines, l'Europe ne doit pas seulement trouver 250 milliards d'euros par an. Elle devrait recruter 300 000 soldats supplémentaires et produire 1 400 chars lourds et 1 million d'obus par an. Cet effort colossal dépasse les capacités industrielles combinées actuelles de la France, de l'Allemagne et de l'Italie.

Déjà abordé sur Scénario Économie mondiale : BCE et Fed face au choc pétrolier (24 septembre)

Face à cette réalité, les capitales européennes ont commencé à réagir sur le plan institutionnel et financier. Le 27 mai 2025, l'Union européenne a officiellement adopté l'instrument SAFE*, un mécanisme de prêts collectifs doté de 150 milliards d'euros destiné à financer des achats groupés de matériel militaire entre pays membres. Dans la foulée, le 25 juin 2025 lors du sommet de La Haye, les pays alliés ont fixé un cap ambitieux en promettant de porter leurs dépenses globales à 5 % du PIB d'ici 2035. L'Allemagne a même réformé sa propre constitution en mars 2025 en levant le frein à l'endettement* pour toutes les dépenses militaires dépassant 1 % du PIB.

Pourtant, la défense d'un continent ne se résume pas à signer des chèques ou à voter des lois de finances. Si l'argent permet de commander des armes, les usines européennes souffrent d'un manque criant de capacités industrielles pour fabriquer rapidement des milliers de blindés, des missiles ou des millions d'obus de gros calibre. Selon le centre d'études stratégiques IISS, le simple remplacement des équipements conventionnels américains coûterait entre 226 et 344 milliards de dollars. À ces montants gigantesques s'ajoutent des pénuries de personnel militaire qualifié, les experts estimant qu'il faudrait recruter et former au moins 300 000 soldats professionnels supplémentaires pour compenser l'absence des troupes régulières américaines sur le sol européen.

Déjà abordé sur Scénario Ordre mondial : la fin du règne occidental ? (28 septembre)

Le verrou le plus difficile à faire sauter reste technique, technologique et stratégique. Les armées européennes dépendent étroitement de Washington pour le renseignement par satellite, la surveillance aérienne avancée, les transports logistiques lourds et le commandement intégré* des opérations de grande envergure. De plus, la protection ultime du continent s'appuie depuis des décennies sur le parapluie nucléaire* américain. Bien que la France et le Royaume-Uni possèdent leurs propres arsenaux atomiques indépendants, leurs doctrines nationales ne couvrent pas automatiquement l'ensemble des frontières de l'Est européen avec le même niveau d'engagement que le dispositif américain.

Comprendre

La technologie militaire et le renseignement ne s'achètent pas en quelques mois.

Même avec des budgets records, l'Europe dépend des États-Unis pour les yeux et les oreilles de son armée : les satellites espions, le ravitaillement en vol et les systèmes informatiques de combat. Sans cet état-major américain qui coordonne tout le continent, les armées européennes ressemblent à des soldats sans réseau de communication unifié.

L'issue de ce réarmement massif demeure donc incertaine car elle dépend autant de la volonté politique des gouvernements que de la solidité des industries nationales. Les vingt-sept pays de l'Union européenne partagent-ils la même vision des priorités de sécurité, ou bien les divisions économiques freineront-elles les investissements communs ? Pour éclairer cette bifurcation historique qui redéfinit l'autonomie stratégique* de notre continent, notre rédaction a modélisé trois scénarios prospectifs détaillés, allant de la réussite d'un pilier de défense européen autonome à une vulnérabilité critique en cas de désengagement soudain de Washington.

Dépenses de défense des États membres de l'UE (2025) 381 milliards d'euros (environ 2,1 % du PIB) Hausse de 11 % en un an
Objectif de dépenses de défense à l'horizon 2035 (sommet de La Haye) 5 % du PIB (3,5 % + 1,5 %) En cours d'atteinte — révision prévue en 2029
Les chiffres

Trois ordres de grandeur pour mesurer l'enjeu budgétaire européen.

Bruegel/Kiel Institute (mai 2025) ; Conseil de l'UE (27 mai 2025)

Trois trajectoires pour l'autonomie militaire du continent européen

Ce qu'on évalue
  • FavorableL'Europe finance son autonomie, unifie sa production militaire et bâtit un bouclier commun crédible.
  • StableLes budgets progressent vers 3,5 % du PIB mais l'Europe conserve des dépendances critiques envers Washington.
  • DégradéL'effort financier et industriel échoue, laissant le continent sans protection crédible face aux menaces.
Favorable
25%
Peu probable

L'Europe réussit son réarmement et construit un pilier militaire autonome

Dans ce premier scénario, les pays européens mobilisent avec succès les 250 milliards d'euros supplémentaires par an nécessaires pour compenser le retrait des forces américaines. Les gouvernements utilisent pleinement les 150 milliards d'euros de l'instrument SAFE pour passer des commandes massives et standardisées d'avions, de chars et de missiles auprès des industriels du continent. Cette impulsion politique inédite permet de recruter 300 000 nouveaux militaires professionnels, tandis que la France et le Royaume-Uni étendent officiellement leur garantie de dissuasion nucléaire à l'ensemble des pays alliés de l'Est.

Par rapport aux deux autres trajectoires, ce scénario suppose une cohésion politique totale et une montée en cadence industrielle sans aucun blocage technique ni retard de livraison. L'Union européenne transforme ainsi son économie pour atteindre sereinement la cible de 5 % du PIB d'ici 2035 fixée lors du sommet de La Haye. Ce saut qualitatif historique permettrait au continent de dissuader durablement toute agression extérieure sans dépendre des décisions électorales prises outre-Atlantique.


Indicateurs touchés
  • Dépenses de défense de l'UE 520 milliards d'euros par an ↑ 381 Mds € (2025)
  • Objectif horizon 2035 (La Haye) Atteinte accélérée dès 2032 ↑ Cible 5 % révisée en 2029
Concrètement en France L'industrie d'armement française devient le principal moteur de la défense européenne et renforce son influence diplomatique. ↑ Plutôt favorable pour la France.
Stable
50%
Probable

Les budgets augmentent mais l'Europe conserve des dépendances clés

Dans ce deuxième scénario, les pays européens augmentent nettement leurs efforts budgétaires pour atteindre environ 3,5 % de leur produit intérieur brut, mais restent en deçà de l'objectif global de 5 %. Les États membres modernisent leurs forces terrestres et renouvellent leurs stocks de munitions grâce aux achats groupés, mais des retards industriels persistants empêchent de combler rapidement les lacunes dans l'aviation furtive, la logistique lourde et le renseignement spatial. L'Europe renforce son bouclier conventionnel immédiat tout en continuant de s'appuyer sur l'état-major américain pour la coordination générale.

Contrairement au scénario de rupture complète, cette voie médiane maintient un partenariat opérationnel indispensable avec Washington tout en réduisant le fardeau porté par l'armée américaine. L'instrument SAFE de 150 milliards d'euros produit des résultats concrets mais inégaux selon les nations, certaines capitales privilégiant encore leurs achats d'équipements sur étagère auprès de constructeurs américains. Cette dynamique pragmatique permettrait à l'Europe de consolider sa sécurité quotidienne sans toutefois parvenir à une indépendance stratégique intégrale.


Indicateurs touchés
  • Dépenses de défense de l'UE 450 milliards d'euros par an ↑ 381 Mds € (2025)
  • Objectif horizon 2035 (La Haye) Stabilisation autour de 3,5 % du PIB → Cible 5 % révisée en 2029
Concrètement en France La France augmente ses budgets militaires mais doit composer avec des partenaires européens qui achètent encore du matériel américain. ↓ Plutôt défavorable pour la France.
Dégradé
25%
Peu probable

L'effort financier cale et laisse l'Europe vulnérable à un désengagement

Dans ce troisième scénario, les contraintes économiques et les désaccords politiques internes empêchent les pays européens de financer les 250 milliards d'euros par an requis. Les pénuries de main-d'œuvre qualifiée et le manque de matières premières paralysent la montée en cadence des usines d'armement sur le continent. Alors que les budgets stagnent autour des niveaux actuels, l'Europe se retrouve incapable de remplacer les équipements américains estimés entre 226 et 344 milliards de dollars par les experts de l'IISS, ce qui fragilise directement la protection des pays frontaliers de l'Est.

À l'opposé des scénarios de réarmement volontariste, cette trajectoire expose l'Europe à une crise de sécurité majeure si Washington décide de réduire brutalement sa présence militaire au sein de l'OTAN. Les divisions politiques entre pays du Sud et pays de l'Est bloquent les nouveaux mécanismes de solidarité financière après l'épuisement des premiers prêts de l'instrument SAFE. Une telle situation de faiblesse militaire risquerait d'affaiblir considérablement le pouvoir de dissuasion européen face aux pressions extérieures.


Indicateurs touchés
  • Dépenses de défense de l'UE 395 milliards d'euros par an → 381 Mds € (2025)
  • Objectif horizon 2035 (La Haye) Abandon de la cible lors du bilan 2029 ↓ Cible 5 % révisée en 2029
Concrètement en France La France se retrouve isolée face à des coûts de défense croissants et une insécurité géopolitique accrue à ses frontières. ↓ Plutôt défavorable pour la France.

Ordres de grandeur indicatifs pour les 3 scénarios ci-dessus, estimés avec l'information disponible à la publication et réévalués si la situation change — jamais des prévisions garanties. En savoir plus sur notre méthode → · Comment lire une probabilité →

L'essentiel

L'Europe cherche à savoir si elle possède les moyens militaires, financiers et industriels nécessaires pour garantir sa propre sécurité sans dépendre du soutien des États-Unis.

Remplacer les capacités de l'armée américaine exigerait d'ajouter 250 milliards d'euros par an aux budgets européens actuels (381 milliards d'euros en 2025) et de mobiliser 300 000 soldats supplémentaires.

Pas totalement à court terme : notre scénario le plus probable (50 %) estime que l'Europe augmentera ses dépenses vers 3,5 % du PIB mais conservera des dépendances cruciales envers Washington — nos deux autres scénarios évaluent une autonomie réussie (25 %) ou un décrochage capacitaire (25 %).

Le rendez-vous clé aura lieu en 2029 lors du réexamen officiel des objectifs d'investissement fixés par les alliés lors du sommet de l'OTAN à La Haye.

Assez négatif

Notre évaluation de l'impact pour la France : assez négatif. la persistance de dépendances militaires envers les États-Unis dans le scénario central (50 %) et le risque de décrochage capacitaire (25 %) maintiennent une forte pression financière et stratégique sur le modèle de défense français.

Si tu devais retenir 1 chose

Remplacer l'armée américaine en Europe exigerait 250 milliards d'euros par an en plus et 300 000 soldats supplémentaires selon les experts.

Petit lexique

instrument SAFE
Mécanisme financier européen adopté en mai 2025 prévoyant 150 milliards d'euros de prêts pour financer des achats groupés d'équipements militaires entre pays membres.
frein à l'endettement
Règle constitutionnelle allemande limitant le déficit public, assouplie en mars 2025 pour autoriser des emprunts exceptionnels dédiés aux dépenses de défense.
commandement intégré
Structure militaire commune de l'OTAN dirigée traditionnellement par un général américain pour coordonner les armées alliées en cas de conflit armé.
parapluie nucléaire
Garantie de sécurité offerte par une puissance dotée de l'arme atomique, principalement les États-Unis dans l'OTAN, pour protéger ses alliés contre toute agression majeure.
autonomie stratégique
Capacité des pays européens à décider et agir militairement par eux-mêmes, sans dépendre des technologies ou des autorisations d'une puissance étrangère.
Voir tous les termes déjà expliqués → Glossaire

Sources

Voir aussi la revue de presse du jour →

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