Scénario
Édition du 4 septembre 2026 · N°43
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Une fusée s'élève dans le ciel du soir, avec la pleine lune visible à l'arrière-plan.
Scénario

Vendredi, sciences

Lune : Washington et Pékin relancent la course

Publié le 4 septembre 2026

La question posée

Après cinq reports depuis 2019, la NASA vise 2028 et la Chine 2030 pour ramener des humains sur la Lune : cette fois sera-t-elle la bonne ?

Le 3 septembre 2026, à une semaine du Sommet international sur l'espace organisé à Paris (9-10 septembre, Grand Palais) sous la co-présidence de la France et de l'Allemagne, devant une centaine de pays invités, SpaceX, Blue Origin et les start-up américaines Stoke Space et Starcloud annoncent leur retrait — sous la pression de la Maison-Blanche, selon Politico. Un responsable de l'Office of Science and Technology Policy aurait fait savoir aux entreprises que leur présence pourrait être perçue comme un soutien tacite aux positions de l'Union européenne, tout en reprochant à Paris un manque de coordination préalable avec Washington. Le ministre français Philippe Baptiste répond que « les États-Unis sont les bienvenus — et ils sont attendus » : NASA, NOAA et administration américaine restent conviées. Le ministère reconnaît toutefois que ces annulations, difficiles à dissocier des pressions politiques rapportées par la presse, compliquent une coopération qu'il dit vouloir maintenir. Un épisode qui, à une semaine d'intervalle, résume bien le climat dans lequel se joue la nouvelle course à la Lune : Washington et Pékin avancent leurs pions, chacun à son rythme, pendant que l'Europe peine encore à s'imposer comme un troisième acteur de poids.

Le 11 avril 2026, quatre astronautes avaient déjà bouclé le premier survol habité de la Lune depuis 1972, avec Artemis II — la preuve que la NASA sait encore y envoyer des humains, mais pas encore les y poser. Au même moment, la Chine teste pièce par pièce la fusée, la capsule et l'atterrisseur censés déposer ses propres astronautes sur la Lune d'ici 2030. Après des décennies de pause depuis Apollo, les deux pays affirment vouloir vraiment y retourner, cette fois pour y rester. La question posée par plusieurs analystes depuis cet été est simple : cette nouvelle course tiendra-t-elle ses promesses, ou finira-t-elle comme tant d'échéances spatiales déjà repoussées — sans laisser de vraie place à l'Europe ?

Côté américain, le programme change de visage. Jared Isaacman, patron d'entreprise et ancien astronaute privé, prend la tête de la NASA en décembre 2025. Le 24 mars 2026, il dévoile un plan à 20 milliards de dollars sur sept ans pour construire une base permanente près du pôle sud lunaire, en trois phases : d'abord des robots et des rovers, puis des abris temporaires, enfin des habitats durables, reliés à une petite station-relais en orbite lunaire, le Gateway*. Mais la mission Artemis III, censée poser les premiers astronautes depuis 1972, ne le fera plus : elle est réduite à un simple test d'amarrage en orbite terrestre, prévu mi-2027. Le vrai alunissage glisse à la mission suivante, Artemis IV, désormais visée pour 2028.

Comprendre

Repousser l'alunissage d'Artemis III à Artemis IV n'est pas qu'un changement de nom : c'est le vrai calendrier qui recule.

Officiellement, Artemis III garde sa date de mi-2027. Mais cette mission ne pose plus personne sur la Lune : elle se contente de tester les vaisseaux en orbite terrestre. Le premier alunissage, lui, glisse à la mission suivante, Artemis IV, prévue en 2028. Rebaptiser l'étape qui pose problème ne la fait pas disparaître — elle se retrouve simplement une mission plus loin.

Ce nouveau calendrier suppose que les fusées suivent, ce qui n'est pas gagné. SpaceX doit transformer son vaisseau Starship en HLS*, l'atterrisseur qui doit poser les astronautes sur la Lune — mais il n'a encore jamais été ravitaillé en carburant* en orbite, une étape pourtant obligatoire avant d'embarquer un équipage. Face à ce risque, la NASA a ouvert la compétition à Blue Origin, l'entreprise de Jeff Bezos, en octobre 2025. Mais Blue Origin a connu son propre revers : sa fusée New Glenn a explosé au sol le 28 mai 2026, lors d'un essai à Cape Canaveral, à cause d'une vanne défaillante sur l'un de ses moteurs. La société promet un retour en vol avant la fin de l'année.

La Chine avance sa propre feuille de route, brique par brique. Sa fusée Longue Marche 10, sa capsule Mengzhou, son atterrisseur Lanyue et sa combinaison lunaire Wangyu ont tous passé avec succès un test d'abandon de vol à basse altitude en février 2026. Un vol d'essai sans équipage, baptisé Mengzhou-1, doit amarrer la capsule à la station spatiale chinoise Tiangong avant la fin de l'année. Pékin vise toujours un premier alunissage habité avant 2030, un objectif répété sans varier depuis le lancement du programme au milieu des années 2010, avant de bâtir avec la Russie une base robotique permanente, la Station internationale de recherche lunaire* (ILRS), dès 2035.

Les deux pays visent la même région : le pôle sud lunaire, où certains cratères, jamais éclairés par le Soleil, abriteraient de la glace d'eau accumulée depuis des milliards d'années. Une ressource jugée décisive pour transformer un simple drapeau planté en présence durable.

Comprendre

Au pôle sud lunaire, ce qui intéresse vraiment les deux pays n'est pas le sol, c'est la glace d'eau cachée dans ses cratères.

Cette glace peut devenir eau potable, oxygène à respirer, ou carburant de fusée. Le traité de l'espace de 1967 interdit à un pays de revendiquer la Lune comme sienne. Mais il autorise des zones de sécurité* autour d'une installation, sans en préciser la taille — une exclusion de fait, sans en porter le nom. Washington et Pékin visent la même petite région pour cette raison.

La sonde chinoise Chang'e-7, chargée d'aller confirmer et cartographier cette glace, devait décoller le 24 août 2026 — elle a été reportée à 2027 après le passage du typhon Narra sur la base de lancement de Wenchang. Même contretemps côté américain : le petit atterrisseur Griffin, développé par la société Astrobotic pour la NASA, doit tenter d'atteindre la même région fin 2026, sans certitude de réussite. Plusieurs rendez-vous, dans les prochains mois, vont déjà donner un premier indice sur lequel des trois scénarios prend le dessus :

Les prochains rendez-vous qui vont trancher
  • 1 Fin 2026 — Mengzhou-1 Premier vol d'essai sans équipage de la capsule chinoise, avec amarrage prévu à la station Tiangong.
  • 2 Fin 2026 — Retour en vol de New Glenn Blue Origin promet un nouveau tir de sa fusée, après l'explosion du 28 mai sur le pas de tir.
  • 3 Fin 2026 — Tentative d'alunissage de Griffin Le petit atterrisseur de la société Astrobotic, pour la NASA, doit tenter d'atteindre le pôle sud.
  • 4 2027 (date non encore fixée) — Nouveau tir de Chang'e-7 Vers le pôle sud lunaire, après le report causé par le typhon Narra.
  • 5 Mi-2027 — Artemis III Amarrage en orbite terrestre entre Orion et les atterrisseurs lunaires, sans alunissage.
  • 6 2028 — Artemis IV Premier alunissage humain américain visé depuis 1972, si le calendrier tient enfin.

Le calendrier chinois d'un premier alunissage habité, lui, reste fixé à 2030 — sans étape intermédiaire officiellement datée d'ici là.

Depuis 2019, chaque nouvelle administration ou responsable de la NASA a promis une date de retour sur la Lune, et chaque date promise a fini par glisser — une régularité que confirme le graphique ci-dessous. Voilà pourquoi ce sujet se prête à trois scénarios bien distincts : soit les deux calendriers tiennent enfin cette fois, soit les tests continuent d'avancer sans qu'aucun alunissage réel n'ait lieu avant longtemps, soit un revers technique ou budgétaire arrête net l'un des deux programmes.

Alunissage humain américain visé 2028 (Artemis IV) ▲ repoussé de 4 ans vs 2024, promesse initiale de 2019
Alunissage humain chinois visé 2030 → objectif inchangé depuis le lancement du programme (mi-2010s)
Alunissage humain américain visé, chaque promesse depuis 2019

Depuis 2019, chaque nouvelle annonce a repoussé la date du retour sur la Lune — jamais avancée.

Chaque point reflète l'année cible officiellement annoncée à cette date, tenue jusqu'à la prochaine révision — pas de trajectoire continue entre deux annonces. Sources : SpacePolicyOnline, rapports du Government Accountability Office et de l'Inspecteur général de la NASA — voir Sources en bas de l'édition.

Un vrai retour sur la Lune, ou une nouvelle promesse repoussée ?

Ce qu'on évalue
  • FavorableLes deux calendriers, américain et chinois, tiennent enfin leurs dates sans nouveau report.
  • StableLes essais techniques avancent, mais la date du premier alunissage recule une fois de plus.
  • DégradéUn échec technique grave ou une coupe budgétaire arrête l'un des deux programmes.
Favorable
20%
Peu probable

Les deux calendriers tiennent enfin leurs dates

Le retour en vol de New Glenn réussit avant la fin de l'année, et Starship boucle son premier ravitaillement en orbite au printemps 2027. Artemis III se déroule sans accroc à la date prévue, et Artemis IV pose deux astronautes américains sur la Lune en 2028, comme annoncé. Côté chinois, Mengzhou-1 s'amarre sans incident à Tiangong fin 2026, Chang'e-7 décolle avec succès début 2027, et le programme reste calé sur 2030. Les deux pays commencent, en parallèle, à financer les premières briques concrètes de leurs bases respectives.

C'est le scénario le moins probable des trois : il suppose qu'aucun des deux programmes ne connaisse le moindre nouveau revers, alors que chacun a déjà glissé plusieurs fois depuis 2019 côté américain, et vient de subir un premier report en 2026 côté chinois. Moins probable que le stable, où les tests avancent sans que la date finale ne tienne forcément ; et beaucoup moins probable que le dégradé, pour lequel les fragilités déjà visibles — Starship, New Glenn — suffisent.


Indicateurs touchés
  • Alunissage humain américain visé 2028 confirmé → (vs 2028, annoncé en 2026)
  • Alunissage humain chinois visé 2030 maintenu → (vs 2030, visé depuis le lancement du programme)
Concrètement en France Le rythme soutenu du programme profite au prochain marché public de l'ESA pour la suite du Gateway, où Thales Alenia Space (Cannes) construit déjà le module Esprit et l'atterrisseur robotique Argonaut, pour plus de 1,3 milliard d'euros de contrats déjà engagés. ↑ Favorable pour la France.
Stable
50%
Probable

Les essais avancent, le calendrier recule une fois de plus

Les tests techniques continuent d'avancer des deux côtés — nouveaux vols d'essai, nouveaux jalons matériels — sans échec majeur qui stoppe un programme entier. Mais la date du premier alunissage humain glisse une nouvelle fois, comme les cinq précédentes depuis 2019 côté américain : Artemis IV décale vers 2029 ou 2030. La Chine, elle, tient son objectif affiché de justesse, ou annonce à son tour un léger retard d'un à deux ans. Aucun des deux pays ne pose d'astronautes sur la Lune avant la fin de la décennie, mais aucun des deux programmes ne s'arrête non plus.

C'est le scénario le plus probable des trois : c'est exactement le schéma qui s'est répété cinq fois depuis 2019, et rien dans les moyens financiers ou politiques actuels ne suggère un coup d'arrêt complet. Plus probable que le favorable, qui suppose qu'aucun nouveau revers ne survienne alors que les deux programmes en ont déjà connu un cette année ; plus probable aussi que le dégradé, qui suppose un choc plus grave qu'un simple report de plus.


Indicateurs touchés
  • Alunissage humain américain visé ~2029-2030 ↓ (vs 2028, annoncé en 2026)
  • Alunissage humain chinois visé ~2030-2031 ↓ (vs 2030, visé depuis le lancement du programme)
Concrètement en France Les contrats déjà signés par Thales Alenia Space pour le module Esprit du Gateway (296,5 millions d'euros) et l'atterrisseur Argonaut (862 millions d'euros) continuent d'être exécutés depuis Cannes, quel que soit le rythme exact d'Artemis — la construction du Gateway n'étant pas calée sur la date précise du premier alunissage humain. ↑ Plutôt favorable pour la France.
Dégradé
30%
Probable

Un accident ou une coupe budgétaire arrête un programme

Un nouvel échec technique grave touche l'un des deux camps — une nouvelle explosion sur un pas de tir américain, ou un incident sur un vol d'essai chinois — et repousse son calendrier de plusieurs années. Ou, plus brutal encore, un changement politique coupe les financements : une future administration américaine pourrait revoir à la baisse un programme jugé trop coûteux, comme Washington l'avait déjà fait en 2010 en annulant le précédent programme lunaire, Constellation. Le premier alunissage humain, américain ou chinois, est repoussé au-delà de 2032, voire suspendu sans nouvelle date.

Ce scénario reste moins probable que le stable, qui n'exige qu'un report de plus — un schéma déjà installé, pas un vrai coup d'arrêt. Mais il est nettement plus probable que le favorable : deux revers sérieux, l'explosion de New Glenn et le report de Chang'e-7 pour cause de typhon, sont déjà survenus cette seule année, et l'un des deux camps devra tôt ou tard boucler des budgets pluriannuels dans un contexte politique qui peut changer avant l'échéance.


Indicateurs touchés
  • Alunissage humain américain visé Au-delà de 2032, ou suspendu ↓ (vs 2028, annoncé en 2026)
  • Alunissage humain chinois visé Au-delà de 2032, ou suspendu ↓ (vs 2030, visé depuis le lancement du programme)
Concrètement en France Une coupe budgétaire ou l'abandon d'un des deux programmes lunaires menacerait aussi le financement du Gateway, auquel est arrimée l'industrie spatiale française — Thales Alenia Space en tête, avec plus de 1,3 milliard d'euros de contrats déjà engagés à Cannes pour le module Esprit et l'atterrisseur Argonaut. ↓ Plutôt défavorable pour la France.

Ordres de grandeur indicatifs pour les 3 scénarios ci-dessus, estimés avec l'information disponible à la publication et réévalués si la situation change — jamais des prévisions garanties. En savoir plus sur notre méthode →

L'essentiel

Après cinq reports depuis 2019, les États-Unis et la Chine relancent leur course pour installer des humains sur la Lune, cette fois pour de bon.

Le 24 mars 2026, la NASA a dévoilé un plan à 20 milliards de dollars sur sept ans pour bâtir une base lunaire permanente, mais son propre calendrier d'alunissage humain — désormais visé pour 2028 avec Artemis IV — a déjà été repoussé cinq fois depuis 2019.

Le scénario le plus probable (50 %) : les essais techniques progressent des deux côtés, mais la date du premier alunissage recule une nouvelle fois, vers 2029 ou 2030, sans qu'aucun programme ne s'arrête pour autant.

Signal à surveiller : le vol d'essai sans équipage Mengzhou-1, prévu fin 2026, et le retour en vol de la fusée New Glenn de Blue Origin après son explosion du 28 mai.

Léger positif

Notre évaluation de l'impact pour la France : léger positif. Avec 70 % de chances que les scénarios favorable et stable (20 % et 50 %) maintiennent le flux des contrats spatiaux déjà engagés par Thales Alenia Space à Cannes, contre 30 % de risque qu'une coupe budgétaire ou un abandon de programme ne les remette en cause.

Petit lexique

Gateway (station lunaire)
Une petite station spatiale que la NASA et ses partenaires internationaux, dont l'Europe, prévoient d'assembler en orbite autour de la Lune, pour servir de relais avant chaque descente vers la surface.
HLS (Human Landing System)
Le nom donné par la NASA au véhicule chargé de faire descendre les astronautes de l'orbite lunaire jusqu'à la surface, puis de les y ramener — un rôle confié à une version de Starship (SpaceX), bientôt ouvert à Blue Moon (Blue Origin).
ILRS (Station internationale de recherche lunaire)
Le projet de base lunaire robotique porté conjointement par la Chine et la Russie, dont la première phase est annoncée pour 2035 au pôle sud, avant un agrandissement prévu en 2045.
Ravitaillement en orbite
Le transfert de carburant d'un vaisseau à un autre alors qu'ils tournent déjà autour de la Terre — une manœuvre jamais réalisée à cette échelle, mais indispensable au plan de vol de Starship vers la Lune.
Zone de sécurité (spatiale)
Un périmètre qu'un pays peut établir autour de son installation lunaire pour protéger ses activités, autorisé par le droit international sans que sa taille soit précisément définie — au risque de fonctionner, dans les faits, comme une zone d'exclusion.
Voir tous les termes déjà expliqués → Glossaire

Sources

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