Chaque jour, un sujet qui compte, décortiqué en trois scénarios chiffrés, avec une probabilité pour chacun. Jamais figée : elle évolue si la situation change.
Scénario
Samedi, culture
Cinéma mondial : peut-il survivre au streaming ?
Publié le 29 août 2026
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La question posée
Les studios ont fixé une nouvelle règle commune : 45 jours d'exclusivité en salle avant le streaming. Le box-office mondial vise sa meilleure année depuis 2019, mais les grandes chaînes de cinéma restent lourdement endettées et les plus jeunes spectateurs préfèrent de plus en plus attendre le streaming : cette trêve suffira-t-elle à sauver durablement les salles ?
Les faits
Chaque année, l'industrie du cinéma affronte la même question : les salles obscures peuvent-elles rester la première fenêtre où le public découvre un film, face à des plateformes de streaming toujours plus puissantes ? Trois camps s'opposent. Les grands studios (Disney, Universal, Warner, Paramount, Netflix…) produisent les films et choisissent où, quand et comment les diffuser. Les exploitants de salles (AMC et Cineworld/Regal aux États-Unis, CGR, Pathé et UGC en France…) vivent de la billetterie et du popcorn, pas des abonnements. Et le public, surtout le plus jeune, a pris l'habitude d'attendre confortablement chez lui plutôt que de payer une place de cinéma.
En 2026, le rapport de force a plutôt tourné en faveur des salles. Le box-office mondial des cinémas vise 34,7 milliards de dollars de recettes sur l'année, sa meilleure performance depuis 2019, selon le cabinet spécialisé Gower Street Analytics. Pour préserver cette dynamique, Disney, Universal et Paramount Skydance se sont mis d'accord au printemps sur une règle commune : garder chaque film au moins 45 jours en exclusivité* dans les salles avant toute sortie en streaming ou en location payante à la demande* (VOD). Une vraie rupture avec les années post-Covid, où cette exclusivité était tombée à 17-30 jours à peine, contre 90 jours avant 2020.
Mais cette règle commune cache de vraies différences d'un studio à l'autre — et Netflix, le plus gros diffuseur au monde, n'y participe pas du tout.
Fenêtre d'exclusivité en salle avant le streaming, par studio (2026)
1Disney — la plus longue, et de loinEnviron 57 jours en moyenne avant la sortie payante à la demande en 2025 ; certains très gros titres, comme « Avatar : Fire and Ash », dépassent 90 jours.
2Paramount Skydance — 45 joursEngagement pris publiquement par son PDG David Ellison lors du salon professionnel CinemaCon, au printemps 2026.
3Universal — 45 jours, et bientôt plusContre 17 jours de location payante testés fin 2025 ; le studio prévoit de passer à sept week-ends d'exclusivité (environ 49 jours) dès 2027.
4Netflix — 0 jour, ou presqueL'écrasante majorité de ses films sortent directement en streaming, sans passage en salle. Exception ponctuelle : une sortie limitée en IMAX prévue pour « Narnia : le Neveu du magicien ».
Résultat : la « règle des 45 jours » ressemble moins à un accord unique qu'à un plancher commun, chacun restant libre d'aller plus loin — ou, pour Netflix, de rester en dehors.
Ce raidissement des studios s'explique par un choc encore récent. Entre 2020 et 2021, les salles fermées par la pandémie avaient forcé une explosion des sorties directement en streaming, avec des fenêtres d'exclusivité tombées à presque zéro. Le box-office mondial s'était effondré à 12 milliards de dollars en 2020, contre 42,3 milliards l'année précédente. Depuis, la reprise a été progressive : 21,4 milliards en 2021, 25,9 milliards en 2022, puis un vrai rebond à 33,9 milliards en 2023. Mais ce chiffre en dollars ne raconte pas toute l'histoire.
Comprendre
Un box-office record en dollars ne veut pas dire un cinéma qui a retrouvé tout son public d'avant 2020.
Le prix du billet augmente chaque année, porté par les salles premium comme l'IMAX. Un box-office mondial en hausse peut donc masquer moins de spectateurs, qui paient simplement plus cher. Même avec 34,7 milliards de dollars visés en 2026, la recette mondiale reste 18 % sous son record de 2019 — et le nombre de billets vendus est probablement encore plus loin derrière. Le même mécanisme joue pour un abonnement streaming : son chiffre d'affaires grimpe parfois seulement parce que le prix grimpe, pas le public.
Car le rebond du chiffre d'affaires n'a pas effacé la fragilité financière des grandes chaînes de salles. AMC, le premier exploitant mondial, portait encore près de 4 milliards de dollars de dette fin 2025. Depuis, la chaîne a refinancé une partie de cette dette et repoussé ses prochaines échéances à 2029, portée par des revenus et un excédent brut d'exploitation record au deuxième trimestre 2026. Cineworld, propriétaire de Regal aux États-Unis (numéro deux mondial), était sortie d'une faillite américaine (Chapter 11*) en juillet 2023 après avoir effacé près de 4,5 milliards de dollars de dette, et a dû se restructurer une nouvelle fois fin 2024. Même un bon box-office ne suffit pas toujours à rembourser les dettes accumulées pendant les années de fermeture.
Le public, lui, n'a pas totalement tranché. Selon une enquête du AP-NORC Center menée fin août 2025, 32 % des adultes américains regardent un film récent en streaming au moins une fois par mois, contre seulement 16 % qui vont au cinéma avec cette fréquence. Les adultes de moins de 45 ans font les deux plus souvent que leurs aînés, sans pour autant délaisser les salles. Netflix, de son côté, assume ouvertement rester en dehors du mouvement des 45 jours : la plateforme continue de sortir la plupart de ses films originaux directement en streaming, réservant une sortie en salle aux plus gros titres événementiels.
Ce mouvement mondial se retrouve aussi en France, où 2026 s'annonce comme la meilleure année en salle depuis 2019 : la fédération des exploitants (FNCF) projette 190 millions d'entrées sur l'année, contre 156,8 millions en 2025. C'est un rebond qu'on avait déjà vu se dessiner cet été, voir notre édition sur le retour des couleurs du cinéma français et sa page de suivi mise à jour fin août. Cette dynamique française reste liée au même rapport de force mondial entre studios américains et streaming — celui dont dépend aussi, par exemple, l'accès des blockbusters au marché chinois (à lire ici). Voilà pourquoi ce sujet se prête à trois scénarios chiffrés : soit l'accord des 45 jours tient et s'allonge encore ; soit il se maintient sans plus, un équilibre fragile mais stable ; soit un grand studio le rompt, et les fenêtres se referment à nouveau.
Box-office mondial (2026, prévision)34,7 Md$ Contre 42,3 Md$ en 2019 — encore -18 % en valeur
Fenêtre d'exclusivité salle (norme 2026)45 jours Contre 90 jours avant 2020, 17-30 jours en 2021-2022
Box-office mondial, 2019-2026 (en milliards de dollars)
Huit ans plus tard, la recette mondiale des salles approche son record d'avant-pandémie sans encore l'avoir rattrapé.
Recettes mondiales en salle, en milliards de dollars courants. 2026 : prévision de mi-année, non définitive (année en cours au 29 août 2026). Source : Gower Street Analytics — voir Sources en bas de l'édition.
Favorable, stable ou dégradé
L'accord entre salles et streaming va-t-il tenir ?
Ce qu'on évalue
Est-ce que l'accord des 45 jours entre studios et salles tient, et s'allonge encore ? Est-ce qu'il se maintient tel quel, sans avancée supplémentaire ? Ou est-ce qu'un grand studio le rompt, rouvrant la voie à des sorties quasi immédiates en streaming ?
Favorable
30%
Probable
L'accord des 45 jours tient et s'allonge
D'ici fin 2027, l'accord des 45 jours tient chez tous les grands studios américains, et Universal applique sa nouvelle règle de sept week-ends d'exclusivité (environ 49 jours), annoncée pour cette date. D'autres studios s'alignent progressivement sur cette durée plus longue. Porté par un calendrier chargé de blockbusters, le box-office mondial dépasse les 37 milliards de dollars sur l'année, son meilleur total depuis 2019. Les grandes chaînes de salles, AMC en tête, profitent de cette exclusivité prolongée pour consolider leurs comptes et ralentir la vague de fermetures des dernières années.
C'est le scénario le moins probable des trois : il suppose qu'aucun studio ne cède à la tentation de raccourcir sa fenêtre pour doper une plateforme de streaming en difficulté — ce qui s'est déjà produit par le passé. Il reste plus optimiste que le stable, qui n'exige aucun allongement supplémentaire, et surtout que le dégradé, qui part d'une rupture ouverte de l'accord.
Concrètement en France
Les grandes chaînes françaises (CGR, Pathé, UGC) profitent d'un accès prolongé aux plus gros films américains avant leur arrivée en streaming, ce qui consolide une année 2026 déjà record pour les salles françaises. ↑ Plutôt favorable pour la France.
Stable
45%
Probable
L'accord des 45 jours se maintient, sans plus
L'accord tient globalement, mais aucun studio ne va plus loin que les 45 jours déjà en vigueur — y compris Universal, qui repousse son passage à sept week-ends. Le box-office mondial se stabilise entre 34 et 36 milliards de dollars, sans rattraper le niveau de 2019. Netflix continue de sortir l'essentiel de ses films directement en streaming, sans rejoindre l'accord. Les grandes chaînes de salles gèrent leur dette sans nouvelle crise, mais sans respiration nette non plus.
C'est le scénario le plus probable des trois : il prolonge simplement le compromis fragile déjà en vigueur depuis le printemps 2026, sans exiger ni le sursaut coordonné du favorable, ni la rupture ouverte du dégradé — l'option la plus probable dès qu'aucun acteur n'a de raison immédiate de bouger.
Concrètement en France
Le rythme actuel — déjà la meilleure année en salle en France depuis 2019 — se prolonge sans rupture, ce qui profite aux exploitants comme au financement du cinéma national via la taxe sur les billets (TSA)*. ↑ Plutôt favorable pour la France.
Dégradé
25%
Peu probable
Un studio rompt l'accord, les fenêtres se referment
Un grand studio en difficulté financière casse l'accord des 45 jours, en ramenant sa fenêtre d'exclusivité sous les 20-25 jours pour doper sa propre plateforme de streaming — un scénario déjà vu entre 2020 et 2022. D'autres studios suivent par crainte de perdre du terrain, et le plancher commun s'effrite. Le box-office mondial retombe sous les 30 milliards de dollars, un net recul après le rebond de 2025-2026. Des chaînes déjà fragiles comme AMC ou Cineworld/Regal doivent de nouveau renégocier leur dette, et les fermetures de salles s'accélèrent.
Ce scénario reste moins probable que le stable, car il suppose qu'un studio accepte le risque de braquer durablement les exploitants, ses propres partenaires de distribution. Mais il est plus probable que le favorable : l'accord des 45 jours n'a que quelques mois d'existence, et rien ne garantit qu'il résiste à la première grosse difficulté financière d'un studio.
Concrètement en France
Un raccourcissement des fenêtres fragiliserait les salles françaises en pleine dynamique, et menacerait au passage les recettes de la taxe sur les billets qui financent une bonne partie du cinéma national via le CNC. ↓ Plutôt défavorable pour la France.
Ordres de grandeur indicatifs pour les 3 scénarios ci-dessus, estimés avec l'information disponible à la publication et réévalués si la situation change — jamais des prévisions garanties. En savoir plus sur notre méthode →
L'essentiel
Le cinéma en salle peut-il continuer de résister à la pression du streaming ?
Le box-office mondial des salles de cinéma vise 34,7 milliards de dollars en 2026, sa meilleure année depuis 2019, porté par un accord inédit entre studios pour garder chaque film 45 jours en exclusivité en salle avant le streaming.
Le scénario le plus probable (45 %) : l'accord des 45 jours se maintient tel quel, sans avancée supplémentaire, et le box-office mondial plafonne entre 34 et 36 milliards de dollars, sans rattraper le niveau de 2019.
Signal à surveiller : le passage annoncé d'Universal à sept week-ends d'exclusivité (environ 49 jours) prévu pour 2027, et les résultats financiers des grandes chaînes de salles (AMC, Cineworld/Regal) à l'approche des fêtes de fin d'année.
Assez positif
Notre évaluation de l'impact pour la France : assez positif. Les deux scénarios les plus probables à eux deux (75 %, favorable et stable) prolongent la meilleure année en salle en France depuis 2019 — seul le dégradé (25 %), qui romprait l'accord sur les fenêtres, menacerait cette dynamique.
Le nombre de jours minimum pendant lesquels un film reste réservé aux salles de cinéma avant de pouvoir sortir en streaming ou en location payante à la demande.
VOD transactionnelle
La location ou l'achat à l'unité d'un film récent sur une plateforme, payé en plus d'un abonnement — à distinguer d'un film simplement ajouté au catalogue d'un abonnement streaming classique.
Chapter 11
La procédure américaine de redressement judiciaire, qui permet à une entreprise endettée de continuer son activité tout en renégociant ses dettes avec ses créanciers.
TSA (taxe sur les billets de cinéma)
Un prélèvement sur chaque billet vendu en France, qui finance une bonne partie des aides publiques au cinéma via le CNC.
Chaque jour, un sondage sur notre canal Telegram : vote pour le scénario que tu juges le plus probable avant même de découvrir les vraies probabilités ci-dessus.