Chaque jour, un sujet qui compte, décortiqué en trois scénarios chiffrés, avec une probabilité pour chacun. Jamais figée : elle évolue si la situation change.
Scénario
Mercredi, actualité française
Pesticides interdits : l'Anses peut-elle dire non ?
Publié le 2 septembre 2026
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La question posée
Saisie fin août 2026, l'Anses dispose de deux mois pour juger l'acétamipride et le flupyradifurone, bannis depuis 2018 : peut-elle vraiment leur dire non ?
Les faits
Depuis 2018, la France interdit l'usage de deux insecticides de la famille des néonicotinoïdes* — l'acétamipride et le flupyradifurone — jugés trop dangereux pour les abeilles et les autres insectes pollinisateurs, alors qu'ils restent autorisés ailleurs en Europe jusqu'en 2033. Résultat concret pour certains agriculteurs français, comme les producteurs de noisettes : la France ne récolte que 13 000 tonnes de noisettes par an (5 800 hectares), loin derrière l'Italie (85 000 tonnes, environ 80 % de la production européenne) et surtout la Turquie, qui à elle seule fournit 70 % du marché mondial — deux pays où l'acétamipride reste autorisé sur cette culture, sous dérogation.
Ce n'est pas une prudence excessive : une étude publiée en mars 2025 dans la revue Communications Earth & Environment a mesuré une mortalité pouvant atteindre 92 % chez trois espèces d'insectes vivant en bordure de champs traités à l'acétamipride, même à faible dose et sans contact direct avec le produit. Au-delà des abeilles, la molécule est aussi documentée comme nocive pour les oiseaux, les amphibiens et d'autres invertébrés. Côté humain, l'Efsa*, l'autorité sanitaire européenne, a divisé par cinq la dose journalière admissible de l'acétamipride en 2024, faute de certitudes sur son potentiel neurotoxique. La même année, elle a lancé une révision complète de son autorisation, pour combler un manque de données sur ses effets sur le développement du fœtus et sur le système hormonal.
Le 21 juillet 2026, le Parlement adopte définitivement une loi d'urgence agricole qui autorise l'Anses*, l'agence sanitaire française, à réintroduire ces deux pesticides à titre dérogatoire* pour les filières les plus fragilisées. La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, annonce alors sa démission, jugeant la mesure « le recul environnemental de trop ». Reçue par Emmanuel Macron le lendemain, elle renonce finalement à partir et reste au gouvernement — un épisode qui montre à quel point le sujet divise jusqu'au sommet de l'exécutif.
Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel valide l'essentiel du texte, dérogation comprise — un revirement notable : un an plus tôt presque jour pour jour, il avait censuré une première tentative similaire, la loi Duplomb de 2025, jugée insuffisamment encadrée. Cette fois, les Sages estiment que les garde-fous ajoutés (avis scientifique préalable, durée limitée à trois ans, filières précisément nommées) suffisent à rendre la mesure conforme à la Constitution. La loi est promulguée cinq jours plus tard, le 19 août.
Comprendre
Dire que « c'est la science qui décide » ne veut rien dire si la science n'a pas le temps de se prononcer.
La loi confie la décision finale à l'Anses plutôt qu'au Parlement — un gage de sérieux affiché par le gouvernement. Mais elle ne lui laisse que deux mois pour trancher. Selon un agent de l'agence, une évaluation de pesticide prend normalement au moins un an, avec des équipes au complet. Le vrai enjeu n'est donc pas qui décide, mais si le délai imposé laisse à l'Anses le temps de vraiment décider.
Reste que la loi ne réautorise rien elle-même : elle transfère la décision à l'Anses, qui doit vérifier qu'aucune « solution alternative » n'existe et que l'usage du pesticide n'est « pas susceptible d'engendrer des risques significatifs pour la santé humaine » ni d'affecter « de manière grave et irréversible l'environnement ». Fin août, la ministre de l'Agriculture Annie Genevard saisit officiellement l'agence, qui dispose de deux mois pour statuer — un délai que plusieurs de ses propres agents jugent intenable.
En face, l'association Générations Futures, déjà à l'origine des recours qui avaient fait censurer une première version du texte en 2025, prévient qu'elle attaquera toute autorisation devant la justice. Le dilemme est réel des deux côtés : un refus de l'Anses serait une première dans cette bataille législative vieille de plus d'un an ; une autorisation, même limitée, ouvrirait la voie à d'autres filières agricoles tentées de réclamer le même traitement.
Comprendre
La France est le seul pays de l'Union européenne à interdire l'acétamipride en agriculture — pas ses voisins.
L'Italie et l'Espagne autorisent déjà cette molécule sur la noisette, sous dérogation. Résultat : les noisettes italiennes et turques qui arrivent en France ont pu, elles, être traitées à l'acétamipride. La dérogation française ne crée donc rien de nouveau à l'échelle européenne — elle aligne surtout la France sur une pratique déjà courante chez ses voisins.
La chronologie qui mène à la décision de l'Anses
17 août 2025 — Une première censureLe Conseil constitutionnel censure une première tentative de réautorisation, la loi Duplomb, jugée insuffisamment encadrée.
221 juillet 2026 — Un nouveau texte, une démission avortéeLe Parlement adopte une version plus encadrée ; la ministre Monique Barbut annonce puis retire sa démission.
314 août 2026 — Le Conseil constitutionnel change d'avisIl valide l'essentiel de la loi cette fois, dérogation comprise, avec deux réserves d'interprétation.
419 août 2026 — PromulgationPubliée au Journal officiel, la dérogation devient juridiquement possible, sous réserve de l'avis de l'Anses.
5Fin août 2026 — L'Anses est saisieLa ministre de l'Agriculture Annie Genevard saisit l'agence, qui dispose de deux mois pour statuer.
6Fin octobre 2026 — La décision, à surveillerÉchéance légale du délai de deux mois : l'Anses doit avoir tranché, dans un sens ou dans l'autre.
Aucune de ces étapes n'a permis de vérifier si l'Anses peut vraiment tenir le délai de deux mois fixé par la loi — c'est justement ce que la décision de fin octobre doit trancher.
Pesticides interdits réautorisés (sur 2)0 Anses saisie fin août 2026, décision attendue sous 2 mois
Filières agricoles couvertes par la dérogation0 jusqu'à 4 filières prévues par la loi du 19 août 2026
Favorable, stable ou dégradé
La science peut-elle vraiment dire non aux pesticides interdits ?
Ce qu'on évalue
FavorableL'Anses résiste et refuse, ou limite fortement, la dérogation.
StableElle l'accorde exactement comme prévu par la loi, sans aller plus loin.
DégradéLa dérogation s'étend au-delà du périmètre initial, sous la pression des filières en difficulté.
Favorable
25%
Peu probable
L'Anses refuse la dérogation, faute de garanties suffisantes
Saisie fin août 2026, l'Anses dispose de deux mois pour statuer sur l'acétamipride et le flupyradifurone. En interne, des agents de l'agence jugent ce délai intenable : une évaluation sérieuse prend normalement au moins un an, avec des équipes au complet. Faute de données suffisantes pour écarter un risque significatif pour la santé ou l'environnement — la condition posée par la loi elle-même, alors que des études documentent déjà une forte mortalité d'insectes en bordure de champs traités —, l'Anses refuse la dérogation pour les deux substances, ou ne l'accorde que sous une forme si restreinte qu'elle reste inapplicable en pratique pour les filières concernées.
C'est le scénario le moins probable des trois : le Conseil constitutionnel a validé la loi le 14 août en estimant que ses garde-fous suffisaient à la rendre conforme à la Constitution, un satisfecit politique qui pousse plutôt vers une autorisation. Moins probable que le stable, où l'Anses accorde la dérogation prévue, et surtout moins probable que le dégradé, où la pression agricole l'emporte largement.
Indicateurs touchés
Pesticides interdits réautorisés (sur 2)0→(vs 0, août 2026)
Filières couvertes par la dérogation0→(vs 0, août 2026)
Concrètement en France
L'Anses refuse ou limite drastiquement la dérogation : l'acétamipride et le flupyradifurone restent de fait hors des champs français, comme depuis 2018. ↑ Plutôt favorable pour la France.
Stable
45%
Probable
L'Anses accorde la dérogation, mais seulement pour les filières prévues
L'Anses valide, dans les deux mois, une dérogation encadrée : l'acétamipride en pulvérisation pour les seuls producteurs de noisettes — une filière française de 13 000 tonnes, largement dépassée par l'Italie et la Turquie —, le flupyradifurone pour les betteraves sucrières (semences enrobées), les cerises et les pommes (pulvérisation) — exactement le périmètre voté par le Parlement, pour une durée maximale de trois ans. Générations Futures, qui avait annoncé un recours en cas d'autorisation, saisit le Conseil d'État, mais sans obtenir de suspension avant les premières utilisations au champ.
C'est le scénario le plus probable des trois : le Conseil constitutionnel a déjà validé le dispositif, le gouvernement a besoin d'un résultat concret pour les filières en difficulté, et le format prévu par la loi — durée limitée, filières nommées — donne à l'Anses un cadre clair à appliquer sans avoir à trancher au-delà. Plus probable que le favorable, qui suppose un refus politiquement coûteux face à une filière déjà distancée par ses concurrents européens ; plus probable aussi que le dégradé, qui suppose une extension non prévue par le texte actuel.
Indicateurs touchés
Pesticides interdits réautorisés (sur 2)2↑(vs 0, août 2026)
Filières couvertes par la dérogation4↑(vs 0, août 2026)
Concrètement en France
Les producteurs de noisettes, pommes, cerises et betteraves sucrières visés par la loi retrouvent un usage encadré et temporaire de ces pesticides, mais les pollinisateurs et la biodiversité en subissent le contrecoup, même à périmètre inchangé. ↓ Plutôt défavorable pour la France.
Dégradé
30%
Probable
La dérogation s'étend au-delà des filières prévues par la loi
L'Anses accorde la dérogation pour les 4 filières prévues, mais d'autres secteurs agricoles en difficulté réclament à leur tour un traitement identique, en s'appuyant sur le précédent noisette — et sur l'argument déjà utilisé pour lui, la concurrence de pays comme l'Italie où l'acétamipride reste autorisé. Sous la pression, un nouveau texte ou un nouvel arrêté élargit la liste des filières ou des pesticides couverts — le scénario que redoutait Monique Barbut en menaçant de démissionner. Générations Futures obtient une première victoire devant le Conseil d'État sur un point de procédure, sans empêcher l'extension sur le fond.
Ce scénario reste moins probable que le stable, car la loi actuelle encadre précisément les filières et molécules concernées, sans mécanisme d'extension automatique. Mais il est plus probable que le favorable : la pression agricole qui a déjà fait plier le Conseil constitutionnel une première fois, entre 2025 et 2026, n'a aucune raison de s'arrêter là si le précédent noisette fonctionne — d'autant que la France reste le seul pays de l'UE à interdire encore ces molécules, un argument que d'autres filières ne manqueront pas de reprendre.
Indicateurs touchés
Pesticides interdits réautorisés (sur 2)2↑(vs 0, août 2026)
Filières couvertes par la dérogation6+↑(vs 0, août 2026)
Concrètement en France
La dérogation s'étend au-delà des filières prévues, ou une nouvelle procédure d'urgence vise d'autres pesticides interdits : la promesse que « c'est la science qui décide » perd toute crédibilité. ↓ Plutôt défavorable pour la France.
Ordres de grandeur indicatifs pour les 3 scénarios ci-dessus, estimés avec l'information disponible à la publication et réévalués si la situation change — jamais des prévisions garanties. En savoir plus sur notre méthode →
L'essentiel
L'Anses peut-elle vraiment refuser de réautoriser deux pesticides interdits, comme le promet la loi qui lui confie cette décision ?
La loi d'urgence agricole, validée par le Conseil constitutionnel le 14 août 2026 et promulguée le 19 août, permet à l'Anses d'autoriser à titre dérogatoire l'acétamipride et le flupyradifurone, deux pesticides interdits en France depuis 2018, pour 4 filières agricoles en difficulté (noisette, pomme, cerise, betterave sucrière).
Le scénario le plus probable (45 %) : l'Anses accorde la dérogation exactement dans le périmètre prévu par la loi, pour un maximum de trois ans, sans l'étendre davantage.
Signal à surveiller : la décision de l'Anses, attendue fin octobre 2026, deux mois après sa saisine par la ministre de l'Agriculture.
Assez négatif
Notre évaluation de l'impact pour la France : assez négatif. Le scénario stable (45 %) et le scénario dégradé (30 %) laissent tous deux des pesticides interdits pour raisons sanitaires revenir, au moins partiellement, dans les champs français — contre seulement 25 % de chances que l'Anses tienne la ligne et refuse la dérogation.
Une famille d'insecticides agissant sur le système nerveux des insectes, y compris des espèces utiles comme les abeilles — d'où leur surnom de « tueurs d'abeilles ».
Efsa
L'Autorité européenne de sécurité des aliments, l'agence de l'Union européenne qui évalue les risques sanitaires des produits chimiques et alimentaires pour l'ensemble des pays membres.
Anses
L'Agence nationale de sécurité sanitaire, l'organisme public chargé d'évaluer les risques des produits chimiques, dont les pesticides, avant toute autorisation.
Dérogation
Une autorisation exceptionnelle et temporaire d'utiliser un produit normalement interdit, accordée sous conditions strictes et pour une durée limitée.
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